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Cyrano, Scapin et Molière

Posté : 14 mai 2008, 11:07
par Barry Lyndon
Première contibution de ma part à ce forum. Je n'ai découvert la série que depuis un peu plus de six moix ; et j'ai été tout de suite captivée par la qualité du scénario et des dessins. Il est rare qu'une série de haut niveau dès le premier volume s'améliore encore au fil des tomes. Félicitations aux auteurs !

Quelques précisions au sujet de Molière, des "Fourberies de Scapin" et de Cyrano de Bergerac. Le Maître d'armes réagit violemment au fait qu'on lui ait « volé » la scène de sa galère...

Il est exact que Molière emprunta à Cyrano et à sa pièce Le pédant joué la fameuse scène de la galère. Mais faut-il y voir une « fourberie » comme le dit le maître d'armes ?
Voyons-y plutôt un hommage de Molière à un auteur qu'il admirait. En effet le « vrai » Cyrano mourut en 1655 ; "Le Pédant joué" est publié en 1654, mais rédigé en 1645. En revanche il faudra attendre 1671 pour voir représenter Les "Fourberies de Scapin". Cyrano n' a donc pas pu avoir connaissance de l'emprunt.

Ce qui est plus intéressant encore est l'hommage direct de Molière à la fin de la pièce. Plongez-vous dans vos souvenirs de collège : au dernier acte, Scapin -qui a beaucoup à se faire pardonner- met en scène sa fausse mort afin d'attendrir ceux qui pourraient lui demander des comptes. Un complice déclare qu'il a eu un accident («...en passant contre un bâtiment, il lui est tombé sur la tête un marteau de tailleur de pierre qui lui a brisé l'os et découvert toute la cervelle... » acte III scène 13) ; or c'est précisément des suites d'un accident comme celui-ci qu'est mort Cyrano de Bergerac.

En 1897, Edmond Rostand reprendra ce détail pour faire mourir Cyrano à la fin de sa pièce ; il y suggérera cependant que l'accident était en fait un meurtre déguisé...

Posté : 14 mai 2008, 19:30
par hsdcdb
Bonjour Barry,

Quelques précisions et compléments, si vous le permettez.


Tout d'abord, votre première affirmation :
Il est exact que Molière emprunta à Cyrano et à sa pièce Le pédant joué la fameuse scène de la galère. Mais faut-il y voir une « fourberie » comme le dit le maître d'armes ?

Voyons-y plutôt un hommage de Molière à un auteur qu'il admirait. En effet le « vrai » Cyrano mourut en 1655 ; "Le Pédant joué" est publié en 1654, mais rédigé en 1645. En revanche il faudra attendre 1671 pour voir représenter Les "Fourberies de Scapin". Cyrano n' a donc pas pu avoir connaissance de l'emprunt.
Cela est contestable. La scène se retrouve. L'expression "Que diable allait-il faire en cette galère", également, avec quelques variantes. L'emprunt reste toutefois douteux. Savinien et Molière étaient contemporains, ils se sont peut-être même connus (aucune preuve cependant), mais rien ne permet d'appuyer que Molière appréciait Savinien ni qu'il connaissait Le Pédant joué, écrit 20 ans plus tôt, même s'il était dans le goût de Poquelin de s'inspirer d'œuvres antérieures, il suffit de citer L'Avare et Aulularia de Plaute pour ne s'y attarder davantage.

L'emprunt enfin ne concernerait que l'idée. Molière a su en faire une scène bien plus forte sur le plan comique.

Derrière ce lien Le siècle de Cyrano, vous trouverez les extraits correspondant aux deux pièces.


Il est exact cependant que Savinien ne put connaître Les Fourberies, il s'agit d'une erreur historique relevée par Emile Magne, et revendiquée d'ailleurs par Rostand. Notons au passage que Ragueneau lui-même qui rapporte le fait n'eût pu le faire, puisqu'il mourut en 1654, avant même Savinien.





Ensuite, vous dites :
Ce qui est plus intéressant encore est l'hommage direct de Molière à la fin de la pièce. Plongez-vous dans vos souvenirs de collège : au dernier acte, Scapin -qui a beaucoup à se faire pardonner- met en scène sa fausse mort afin d'attendrir ceux qui pourraient lui demander des comptes. Un complice déclare qu'il a eu un accident («...en passant contre un bâtiment, il lui est tombé sur la tête un marteau de tailleur de pierre qui lui a brisé l'os et découvert toute la cervelle... » acte III scène 13) ; or c'est précisément des suites d'un accident comme celui-ci qu'est mort Cyrano de Bergerac.
Il est dommage de confondre ainsi l'écrivain du XVIIe siècle et le personnage de théâtre du XIXe siècle. Certes, c'est la preuve que Rostand sur créer un mythe, mais cela, nous le savions déjà.

Vous faites en effet une confusion sur la mort de Savinien. Certes, il reçut un coup de bûche sur la tête, son ami Lebret nous en fait le récit dans la première préface-biographique de L'Autre Monde, mais notre libertin est décédé un an plus tard. C'est Rostand qui le fait mourir quelques heures après. Pour en savoir plus sur la mort de Savinien.

Peut-être, somme toute, cette anecdote rapportée par Molière dans sa pièce, est-elle une allusion à l'accident de Savinien, mais ce genre d'accident est relativement fréquent à l'époque. Je pense toutefois que Rostand a écrit l'accident davantage avec les mots de Molière qu'avec ceux de Lebret, afin de forcer un rapprochement.


Pour en terminer sur la relation entre Molière et Savinien, un dernier lien pour avoir une réponse qui n'en est pas une.


Dernière précision enfin :
En 1897, Edmond Rostand reprendra ce détail pour faire mourir Cyrano à la fin de sa pièce ; il y suggérera cependant que l'accident était en fait un meurtre déguisé...
Rostand ne suggère rien : il ouvre l'hypothèse sans se prononcer.
Tout d'abord, le duc de Grammont (acte V, scène 2, vers 2327) rappelle un propos entendu chez la reine :

"Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."

Quelques minutes plus tard (V, 3), Ragueneau essoufflé s'adresse à Le Bret (v. 2338 et suivants) :

- J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
A vingt pas de chez lui... quand je le vois de loin,
Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
De la rue... et je cours... lorsque d'une fenêtre
Sous laquelle il passait - est-ce un hasard ?... peut-être !
Un laquais laisse choir une pièce de bois.



Débat ouvert.

Posté : 14 mai 2008, 19:48
par Aragathis
Dis moi donc, Hsdcdb, tu es spécialisé en Bergerac? Quelle somme de connaissances! :shock:

Posté : 14 mai 2008, 19:52
par hsdcdb
Aragathis a écrit :Dis moi donc, Hsdcdb, tu es spécialisé en Bergerac? Quelle somme de connaissances! :shock:

Oui, Savinien/Cyrano est une passion pour moi. Passion de collectionneur et de lecteur. Le site auquel je renvoie, je n'en suis pas le créateur, mais j'ai beaucoup participé à son développement. Même si j'ai moins le temps depuis quelques mois...

Posté : 14 mai 2008, 19:53
par Aragathis
Je vois je vois... Eh bien, j'aimerais pouvoir un jour dire que j'en sais autant que toi sur un sujet littéraire!

Posté : 14 mai 2008, 19:55
par hsdcdb
Il faudra un jour qu'une telle oeuvre te choisisse (car ce n'est pas toi qui la choisis, bien sûr ;) ) et tu t'y plongeras alors corps et âme.

En clin d'oeil à Cyrano d'ailleurs, ne te demandes-tu pas ce que peut bien signifier mon pseudo ? 8)

Posté : 14 mai 2008, 19:59
par Aragathis
Et bien j'avoue que je me pose la question depuis mon entrée sur ce forum :lol: .

Posté : 14 mai 2008, 20:10
par hsdcdb
Aragathis a écrit :Et bien j'avoue que je me pose la question depuis mon entrée sur ce forum :lol: .

Eh bien cherche !

Là, je dois partir travailler (L'est que 14 h 15 chez moi).

Indice : C'est autour de Cyrano. Et de la façon dont je le nomme. ;)

Posté : 14 mai 2008, 20:14
par Aragathis
J'ai trouvé! Hercule Savinien D(???) Cyrano De Bergerac! Il m'en manque un bout... Digital? Non, ça c'est débile :? .

Posté : 14 mai 2008, 21:42
par Alex
Moi j'avais pensé à "Hercule Savinien De Cyrano De Bergerac", tout simplement :D

Posté : 14 mai 2008, 23:15
par Barry Lyndon
Je suis moi aussi assez impressionnée par le spécialiste, et je ne prétends pas en savoir autant sur notre Cyrano, moi qui ne suis même pas spécialiste de Thackeray (voir mon pseudo).

Je voudrais cependant en revenir à Rostand (il est bien évident que je n'ai jamais confondu le vrai Cyrano avec le héros de la pièce). Je persiste à penser que Rostand fait plus que suggérer que Cyrano est victime d'un attentat.

Citons un autre passage (acte V, scène 4) :

CYRANO:
C'est vrai! je n'avais pas terminé ma gazette:
. . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
Monsieur de Bergerac est mort assassiné.

(Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.)

ROXANE:
Que dit-il?--Cyrano!--Sa tête enveloppée!. . .
Ah, que vous a-t-on fait? Pourquoi?

CYRANO:
'D'un coup d'épée,
Frappé par un héros, tomber la pointe au coeur!'. . .
--Oui, je disais cela!. . .Le destin est railleur!. . .
Et voilà que je suis tué dans une embûche,
Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche!.
C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.

Le film de Jean-Paul Rappeneau, sorti (je crois) en 1992 va également dans ce sens, mais je sais que ce n'est là aussi une interprétation...


En ultime clin d'oeil, je ne résite pas au plaisir de citer un autre passage que notre spécialiste reconnaîtra comme sa signature:

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci !

(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, II 8)

Posté : 15 mai 2008, 00:34
par hsdcdb
1990, en fait, pour le navet de Rappeneau-Carrière.

Mais ce n'est certainement pas une référence, car ni le réalisateur (Rappeneau) ni son co-scénariste (Jean-Claude Carrière qui n'est pourtant pas la moitié d'un imbécile en temps normal) n'ont compris la pièce non plus que son époque et la conception littéraire et artistique du dramaturge génial qu'est Rostand.

Passons.


Accident ou meurtre, la question n'est de toute façon pas tranchée, même si Rostand ouvre plusieurs fois en direction d'un "accident provoqué". Il est normal que Cyrano pense être victime de ses ennemis, mais objectivement, ce n'est pas tranché. Même si, bien sûr, une première lecture en surface fait comprendre cela, c'est d'ailleurs l'objectif.


Bref !

Merci pour le clin d'oeil, j'apprécie. 8)

Cette tirade est vraiment la plus belle de la pièce, la plus profonde aussi, très rhétorique et symbolique d'un théâtre classique du XVIIe siècle. En même temps, donc, très peu réaliste, et "sentant son vieilli". Mais comme l'on apprécie l'odeur d'un vieux papier jauni à l'encre effacé, l'on goûte et se délecte de la saveur de ce phrasé sonore et balancé.

Posté : 15 mai 2008, 00:37
par hsdcdb
Alex a écrit :Moi j'avais pensé à "Hercule Savinien De Cyrano De Bergerac", tout simplement :D

8)

Posté : 15 mai 2008, 19:45
par Aragathis
Je-suis-trop-bêêêêêêêêêêête! :evil:

Posté : 16 mai 2008, 03:10
par hsdcdb
Aragathis a écrit :Je-suis-trop-bêêêêêêêêêêête! :evil:
Mais non, tu ne l'es pas puisque tu t'en rends compte.
D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.

(II, 10 ; vv. 1113-1114) :twisted: :arrow: