Feuilles de thon

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Yelti
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Feuilles de thon

Message par Yelti » 15 sept. 2012, 13:07

Après le poètes et le nouvellistes, les feuilletonistes ont aussi un espace dédié sur le forum, dont je coupe le ruban rouge inaugural avec émotion protocolaire.

Quelque rêve

Episode 1 - En bas des marches

Il soupire, la tête appuyée contre sa main, devant une vieille table de bois abîmée ; il écrit une lettre, jetant fréquemment un œil à la chaise de l’autre côté de la petite table, vide. Une vieille chaise avec un dossier qui n’est plus solidaire du reste. Sur le mur, un panneau de liège où il a épinglé les visages de quelques êtres aimés. En l'observant, il rit de lui même, il a l’impression d’observer un ridicule tableau de chasse ; ce n’en est un, mais des morceaux colorés, des images aux contrastes mal réglés, chacune signifiant une absence. Il prend un livre sur l’étagère à sa droite. Il a une odeur de salle de théâtre, il respire la serpillère et ces salles sombres avant que ne commence la pièce, où les escaliers derrière l'ouvreur, « le monsieur qui déchire en deux le billet », le fait émerger entre des rangées noires avec des lumières étranges ; et toujours cette excitation en attendant les acteurs (rien de bien original en somme). Il s’assied, toujours à cette même place. Le rideau couleur de brique, levé, dévoile du bistre, du bois, du brun, du cuir, du gris, du noir. Et il se régale de ce paysage idéal, débarrassé de toute couleur criarde.
Mais ce soir-ci le modeste théâtre a été transformé en salle de concert.

La salle est plongée dans la pénombre, la scène mal éclairée, l'orchestre très petit, la musique lyrique. Il n’a d’yeux que pour elle, loin, sur la scène, à moitié cachée derrière une autre flûtiste ; mais il peut la détailler : ses longs cheveux sombres, les replis des ses habits noirs, son teint pâle qui dans l’ombre paraît presque gris, ses lèvres qui effleurent la flûte dans une moue adorable ; et ses yeux, ils occupent toute la scène, grands, noirs, aux pupilles profondes ; il veut y lire sa timidité et les dévorer ; grands ouverts, ils vont alternativement de la partition à la baguette du chef d’orchestre menant de grandes envolées romantiques. Elle reprend son souffle. Alors, tandis qu’une cymbale roule, la flûte s’envole ; en bas le chaos d’une bataille menée par les cors contre les premiers violons ; et elle, au-dessus, tel un oiseau mal plumé, emplit ses oreilles ; il n’entend plus qu’elle, cette ligne claire menée par la baguette qui part en grands gestes solennels.
Le concert fini, en bas des marches, il attend. Des gens passent : des jeunes, des vieux, en couleurs, riant, souriant, plaisantant. Ils passent devant lui comme en rêve, comme une succession de taches de couleurs. Mais la voici... Une partie de son visage cachée par son foulard noir, elle descend lentement les marches, comme angoissée. Sa main lâche la rampe ; son pied touche la dernière marche. Un flot de spectateurs – tourbillons jaune citron, rubiconds, orangés, violacés, émeraude – passe entre eux. Ayant les yeux brouillés par la fatigue, il met du temps à pouvoir distinguer à nouveau ce qui l’entoure. Et soudain, il sent se glisser dans sa main une autre, petite et chaude. La sienne. Il rêve ! Pendant un instant, il ne peut plus respirer, sa trachée s’est contractée. Elle, qu’il croyait timide, qui ne connaît même pas son nom…
Ils sortent dehors, il y pleut, il y fait nuit ; ils s’éloignent de ce monde coloré, il ne voit plus qu’elle dans ses beaux habits sombres. Ils marchent sur le parking, ils s’abritent sous un surplomb du bâtiment. Sa main lui caresse la joue, elle l’embrasse, il frémit, l’entoure de ses bras et se noie en elle ; sa poitrine plaquée contre son torse il entend leurs battements de cœurs mêlés qui surpassent le prestissimo de l'Irturmsymphonie. Et quelque moment plus tard, articulant avec difficultés, elle murmure à son oreille « Je t’aime ». Et, suivant son rôle, il répond par les mêmes mots. Là, elle sourit.
Cette scène que vous avez dû voir des centaines de fois au cinéma écrite, nous pouvons passer au plus intéressant de cette histoire.
Sur ce, elle pleure, mais de fatigue, ils sont exténués par ce 34 mai mémorable, l’heure est incroyablement avancée. Ses paupières sont lourdes, l’entêtant parfum de ses cheveux l’embrume. Il goûte à nouveau à ses lèvres.

Elle dit s’appeler Marlen, il dit qu’il est Albrecht. Il jette un coup d’œil en arrière : de la salle de concert tous sont déjà partis, le concierge éteint la lumière… Seul le lampadaire le plus proche les éclaire d’une lumière blafarde. Elle lui demande où il habite. Il dit que depuis les événements de mai il est à la rue, ce qui n'est qu'à moitié vrai, mais l’heure lui empêche de savoir correctement où il en est à ce propos. Elle l’invite à passer la nuit chez elle, elle bafouille que c’est minuscule, qu’il n’y a plus aucun meuble, qu’il n’y a plus de chauffage ; il répond qu’il ne pourra pas faire plus froid que dehors ; elle sourit. Elle le conduit jusqu’à la Königstrasse, ils parcourent ces huit cents mètres à moitié conscients. Son immeuble est une construction noire prête à s'écrouler, dont le somment semble ne faire qu'un mètre de largeur. Il en a le vertige, prenant le ciel renversé pour un puits sans fond dans lequel l'immeuble serait prêt à s'enfoncer. Les reflets blancs à l'intérieur ne le rendent pas plus rassurant, une sphère laiteuse l'impressionne. Ils se faufilent dans les escaliers étroits jusqu'à l'extrême, qui forment une spirale serrée entourée des barreaux de métal froid de la rampe. Leurs pas résonnent contre les marches creuses. Arrivée au dernier étage, ses mains se hâtent fébrilement d’ouvrir la porte, elle allume la lumière qui un moment les éblouit, la porte se referme en un claquement qui résonne dans l’appartement mal meublé : neuf mètres carrés, une ampoule nue, des murs nus, pas de fenêtre, un vieux canapé défoncé, une planche qui sert d’étagère, un matelas à ressort. Elle le regarde, comme si elle voulait dire quelque chose. Il se contente d’admirer ses yeux qui brillent de fatigue… d’ailleurs, elle vacille, et s’endort instantanément dans ses bras.

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Re: Feuilles de thon

Message par Yelti » 01 oct. 2012, 21:29

Nouveau post, je regrouperai tous par le pouvoir de la fonction "éditer" plus tard.

Quelque rêve - Episode 2

Des créatures bouillonnantes se débattent dans sa tête, dans la grisâtre lueur d’un demi-jour qui vient, s’approche, et repart. Un rideau blanc s’agite dans un rai poussiéreux, quelqu’un jette un voile qui passe et repasse dans la rue, devant le porche. Albrecht se réveille difficilement, s’échappant d’un rêve bancal en vers branlants qui s’agrippe à sa tête lourde. Couché sur le canapé d’un appartement qu’il tarde à reconnaître, ce qu’il fait avec bonheur (mais où est Marlen ?) Il remarque la porte ouverte où se balance un rideau fait au crochet qui donne sur la rue. En formulant intérieurement ce jeannotisme, il croit comprendre que quelque chose manque, « un truc qui cloche ». Il ne comprend pas.
Il lève sa tête lourde et la tourne vers le matelas où il a couché Marlen la veille au soir : il n’y a plus personne et les draps qu’il avait gentiment bordés sont défaits. D’ailleurs la présence voluptueuse de la flûtiste emplit la pièce. Par la porte sa silhouette noire arrive. Un sourire irrésistible à la bouche, un sac en bandoulière, elle ferme la porte et tire le rideau de la fenêtre. Lui se redresse. Elle s’assied sur le canapé, sur les jambes d'Albrecht et laisse tomber ses cheveux détachés sur les joues du jeune homme. Presque en chantant elle lui dit bonjour, et lui, contaminé par son sourire, déclame un « Salut ! ». On frappe.
Deux coups secs, peu espacés et sonores. Leurs regards dirigés vers la porte laiteuse qui semble rire, Marlen se lève et l’ouvre. Ces coups sonnent avec aussi peu d’élégance qu'une sonnerie du téléphone (quand il avait un téléphone et bien d’autres choses), la sonnerie bruyante d’un vieux téléphone à cadran, encore neuf à l’époque, celui qui annonce que Kochs Gesellschaft a rencontré quelque problème, et qui est raccroché avec un déclic gouailleur donnant aux objets noirs lustrés disposés sur le bureau un aspect irréel.

La porte claque, Marlen revient à grandes enjambées, elle le rejoint sur le canapé, droite, et dit faussement stoïque :
« – C’était Wotan Schwarzhönig, du Traurigkeitburger Philharmoniker.
— Et qu’y a-t-il ? demande l’autre, intéressé.
— Ils veulent m’engager ! laisse-t-elle tomber sèchement.
— Mais… N’est-ce pas une bonne nouvelle ? Le traurigkeitburger Philharmoniker ! Continue ainsi et tu finiras sous la baguette de Furtwäng… »
Elle pose sa main sur la sienne pour le faire taire, et le regarde droit dans les yeux, hagarde ; lui est fasciné par l’expression soudaine de son visage; crispée, elle lance :
« – Je suis foutue ! »
Elle donne un coup de poing avec la main qui ne tient pas celle d’Albrecht et ressert les lèvres, rageuse, puis devient grise ; il l’entoure, il la berce et ses yeux rougissent, elle pleure en silence. Il ne veut pas comprendre, elle se blottit contre le grand corps maladroit du jeune homme. Elle déglutit et continue timidement :
« – Il… il leur manque des effectifs, des musiciens qui… qui ont disparu dans la nuit du 39 avril… Et, ils me veulent… parmi leurs rangs… leurs rangs bien formés… Mais te rends-tu compte ? Lance-t-elle changeant brusquement de ton. Le Philharmoniker devenir un simili d’orchestre militaire ? Je… »
Elle presse le bras d'Albrecht. Il la voit fixer le plafond des yeux comme si elle cherchait à organiser ses idées. Elle poursuit :
« – L’autre salopard de trompettiste… Schwarzhönig, un fielleux mouchard... et un doué !… et les trois-quarts de l’orchestre se sont révélés aussi salauds… Ils joueront, dans une espèce d’uniforme qu’on aura créé juste pour l’occasion… — tu parles !... pfui !... — je ne sais quelle œuvre de je ne sais quel imbécile faussement grandiloquent… Et ces simagrées dans un stade de la capitale, pendant qu’une centaine de pantins vêtus de différentes couleurs, en une foule compacte et ordonnée, formera des messages à la con visibles du ciel… Tu me vois là-bas ? Et rien que pour m’emmerder, l’autre, qui m’a vue là où tu sais, et que ça suffit pour… Je…
— Mais comment ce fait-il qu'ils tiennent autant à toi ? Jouer de la flûte est si facile qu'ils trouveraient des virtuoses par milliers, ils n'ont que l'embarras du choix.
Elle eut un rire infime.
— Ce n'est pas eux, c'est Schwarzhönig « qui tient autant à moi ».
— Ma foi, dit Albrecht d’un ton mal défini, peut-être est-il temps d’imiter tant d’autres. On se casse. »
Elle ouvre grand ses yeux, et dit à moitié convaincue :
« – Partir ? Comme ça, là, maintenant ?
— Oui, comme ça, là, maintenant. De toute façon, on va dire que je t’enlève. Dit-il cette phrase de cinéma avec un semblant de sourire. »

Episode 3

Le flot humain se déverse dans le goulet ; emportés par la foule, ils glissent le long de ces tunnels métalliques et parallélépipédiques. La lumière violente des néons fait un paysage contrasté d’ombres noirs et d’éclats blanchâtres, on entend les bruits secs de millions de petites pièces d’acier en mouvement. Ils passent la première épingle du tunnel que forment deux angles bien droits. Albrecht ressent soudain une sensation désagréable au ventre, comme dans un ascenseur qui commencerait brutalement sa descente, il s’agrippe à Marlen, mais celle-ci est absente, son visage a prit la teinte du fer qui les emprisonne. Ils passent une deuxième épingle et atterrissent sur une plate-forme grillagée à l’air libre… Dans la froideur nocturne, il respire la brise salvatrice.
Ses yeux blessés par l’éclat des néons s’habituent alors à l’obscurité, il est sur un grand balcon accroché au Kreuzturm, les lampadaires brillent par centaines à plus de cent mètres en contrebas. Sur la droite, il y a le réfectoire des employés de la Dasslers Gesellschaft ; soixante visages de fer s’y engouffrent. Dix restent en arrière et se regardent effrayés, Albrecht et ses compagnons désignés courent vers la gauche du balcon qui descend jusqu’à un pylône caché par un angle provisoire de la tour. Hagard, Albrecht ne peut que voir, horrifié, sous les milliers de petites croix de métal qu’il piétine, la lumière mouvante d’un projecteur indiscret. Ils arrivent au pied de l’immense tuyau vertical, un jeune homme y martèle frénétiquement le petit bouton de plastique défoncé, on l’entend alors souffler « più rapidamente ! ».
Têtes en l’air, ils voient la petite nacelle de service descendre le long du tube dans des crissements aigus tels des hurlements humains. On s’y précipite, tassés les uns contre les autres. Albrecht remarque sans s'étonner la présence dans le groupe d’amis du lycée, ceux du voyage en Italie, et pendant un moment ils se croient dans l’hôtel de Citàsbiondo, avec la mer Adriatique en face, dans l’ascenseur qui les menait à leur chambre, et ce sont les différents étages hospitaliers qui défilent devant eux, et tout en bas c’est le restaurant. Une rafale de vent le ramène sur la nacelle qui se balance désormais hors du tube transparent, Marlen est à nouveau avec lui, il la fixe comme s’il était possible qu’elle s’évaporât et qu’il la perdît ainsi. Mais pendant qu’il la contemple, c’est la nacelle qui semble ne plus être réelle et il croit tomber une seconde avant que, finalement, ils descendent sur le quai glauque du Luftige Bahn.
Les engins ne fonctionnant pas à cette heure, trois italiens les actionnent. On s’y engouffre ; la machinerie étant à l’étage, Albrecht et Marlen se retrouvent collés contre la baie vitrée qui forme l’avant du train. Le silence est alors brisé par un rythme mis en marche du côté du Kreuzturm, un fracas de plaques de tôles s’écrasant régulièrement pour marquer les deuxième et quatrième temps d’une mesure rock and roll. Le L-Bahn monte d’un niveau de chemin suspendu, puis accélère vers le quartier du Püree. Les machinistes improvisés engagent le véhicule sur le chemin suspendu encore supérieur et foncent sur cette voie désaffectée qui tombe en ruine, formant des creux, des bosses et des tournants involontaires.
Un faisceau de lumière jaunâtre annonce un train en fonction qui sort d’un tunnel en face. Ses lunettes plaqués contre le verre, Albrecht voit la bouche de Marlen béer en silence, ils se serrent plus encore, il veut fermer les yeux mais n’y parvient pas, le bruit suraigu des frottements étincelants augmente. Leur wagon fait demi-tour jusqu’à pouvoir prendre un chemin inférieur. Le train fou les y suit, les acculant jusqu’à leur point de départ où ils n’ont plus qu’à se jeter sur le quai et entendre la formidable rumeur de la tôle écrasée du Luftige Bahn pilonné par le véhicule kamikaze derrière eux.
Une chute créée par les mouvements continus des plates-formes du Kreuzturm le mène jusqu’au distributeur automatique de plateaux d’un self-service. Albrecht est maintenant seul, le réfectoire n’est pas celui de la Dasslers Gesellschaft mais celui de son ancien collège français. Son plateau subitement rempli, il voit une surveillante lui ordonner étrangement de s’asseoir. Il obtempère. Viviane, la surveillante s’approche pour lui parler. (Un garçon dont le père est mort a un accident, quand il arrive au bloc opératoire le chirurgien dit ne pas pouvoir opérer ce garçon car c’est son fils ; comment est-ce possible ?) Quelques tables plus loin, des jeunes cons ricanent sans qu'on puisse savoir pourquoi… Une crevasse apparait alors sous leur table et ils disparaissent dans l’abîme. Mais soudainement la rangée de tables d’Albrecht se met à foncer contre le mur où elle se densifie : tout rétrécit uniquement en largeur, les assiettes comme la nourriture.
« – ALBRECHT ! »
Son nom le réveille. Au-dessus de lui, il voit Marlen, inquiète, penchée sur lui. On l’a allongé sur une banquette, il entend un doux bruit familier : ils sont dans un train de grande ligne et le jour emplit la pièce.
Marlen pousse un soupir de soulagement, il la voit trembler encore, ils se pressent, ils s’embrassent presque maladroitement, ses lèvres ont un goût salé de larmes. Il demande ce qu’il s’est passé. Elle déglutit, et puis, allongée sur ses genoux (Albrecht remarque qu’ils sont seuls dans le wagon), elle commence son récit, tout du moins elle essaye car elle semble totalement aphone, il lui caresse tendrement les cheveux sans comprendre ce qu’il est arrivé depuis la destruction du wagon du L-Bahn.
Au fur et à mesure que le train avance accompagné du bruit berçant de ses roues, le temps s’embellit, et bientôt le grand soleil jaune d'une illustration pour enfant illumine une campagne vert vif encore humide d’une pluie passée.
Les wagons font trembler un vieux pont tout de bois, la rivière d’en bas est déjà loin derrière, désormais les entoure un troupeau de collines, de creux verts, de moutons, de bottes et de bois.
Le paysage calme assiste tout en ronflant au passage du train et défile derrière les vitres.
Marlen retrouve la parole, mais c’est d’abord pour dire des choses futiles sans intérêt pour notre voyage sans destination. Enfin, elle ose dire ce qui l’a plongée dans ce mutisme et tente de raconter par morceaux ce qui est arrivé depuis l’étrange chute du Luftige-Bahn. Mais Albrecht n’écoute qu’à moitié son horrible récit, tout occupé à contempler les plis de sa veste noire sur sa poitrine qu’anime une respiration crispée, à caresser sa main encore froide, à admirer chaque trait de son corps auquel il est bien incapable de remarquer le moindre petit défaut. Elle raconte comment la plate-forme a pivoté sur un axe décentré, qu’ils ont été projetés vers un toboggan d’aluminium anguleux, qu’Albrecht s’était volatilisé parce qu'elle l'avait quitté des yeux une seconde, qu’ils ont atterri sur un tapis roulant qui fonçait vers un sas rougeâtre, qu’une porte verte gravée d’un « Issue de secours » était apparue, qu’elle l’avait empruntée avant qu’elle ne disparaisse et que les italiens soient entraînés vers la salle flamboyante. Albrecht se dit qu’il commence à y avoir beaucoup de choses qui apparaissent et disparaissent trop facilement, et que cela commence à manquer d’originalité. En attendant, il s’occupe à rassurer son amie, sans être trop maladroit. Il se dit qu’il a fait des progrès avant de chasser cette pensée ridicule. Sans hâte, la lumière décline dans le wagon ; le soleil, beau comme dans le pantoum de Baudelaire, rougit subrepticement jusqu’à arborer un joli rubicond bonhomme, et lentement, au fil des heures, se noie dans l’horizon qu’il enflamme, transformant la vitre en un tableau sombre et coloré. Le noir est fait dans la voiture qui s’est transformée en wagon-lit, d’autres voyageurs ont surgi autour.
Des bagages et des voyageurs en nuances de gris s'accumulent dans le train. Autour, les frottements de sacs et les bruits de pas se font plus sporadiques.

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Re: Feuilles de thon

Message par Yelti » 02 oct. 2012, 23:22

Connaissais pas, mais ç'a l'air assez cool. Je passerai à la librairie demain.

Quelque rêve Episode 4

IV

Et tandis que le train s'engage sur un dernier édifice de planches entrecroisées et passe sous l'arcade d'un semblant de gare, mettant fin à son parcours en se perdant dans l'herbe, les pâquerettes et l'humus qui l'avalent, tandis que le soleil se fige, Marlen joue de la flûte. Ils ont d'abord marché sur la prairie humide –peut-être pieds-nus – pas très vite car ils se regardaient dans les yeux, ils ont bavassé joliment. Maintenant Marlen, embrassant le métal glacé de sa flûte, s'est mise à courir lentement dans le val. Elle joue – avec des yeux empreints d'une mélancolie pleine d'entrain – une pièce d'une gaîté trompeuse, où montent des tensions subreptices relâchées à la manière d'un chat qui laisse filer sa souris. La flûte embrassée par ses lèvres pulpeuses rougit. L'éclat du maillechort argenté renvoie les rayons rouges du soleil couchant. Elle presse la main d'Albrecht, l'entraîne dans sa danse lugubre, lâche la flûte argent dans le gazon émeraude. Ils s'embrassent, les lèvres rouges dans le froid vespéral, mais c'est de rage que Marlen semble le faire. Les mains d'Albrecht fouillant dans les friselis des vêtements de la jeune femme, elles sentent son cœur trembler anormalement. Marlen lance alors apeurée : « La flûte ! » ; et devant Albrecht qui voudrait demander quelque explication, elle précise de ne l'en sortir qu'une fois le danger passé. Sur ce, elle disparaît. Sa flûte rayonne, et rétrécit jusqu'à prendre la taille d'un sifflet.

La nuit tombe comme à cause d'une coupure de courant. Albrecht prend le sifflet qui brille encore.

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Re: Feuilles de thon

Message par Yelti » 04 oct. 2012, 19:33

Marvano ou Lutes ?

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Re: Feuilles de thon

Message par Yelti » 04 oct. 2012, 20:53

Merde, va falloir que je REpasse à la librairie.

(Mais Berlin de Marzano c'est pas mal non plus. - même si je comprenais pas le rapport et que va falloir aussi que je relise six fois le troisième tome pour essayer de bien tout comprendre..)

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