Aux dernières nouvelles

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kervin
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 17 nov. 2010, 11:13

Toh. Merci les z'amis.
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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kervin
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 22 nov. 2010, 23:16

Puis-je me permettre de vous polluer encore une fois ? Je me permets, frappez moi.


Cards.

Il s’avançait prudemment, portant trois caisses de verres en cristal, un faux pas et c’est le drame. Perte d’emploie, perde de copine, perte de banque, rue, pinard, et cigarettes bon marché. Le programme ne le tentait pas. Il marchait donc avec attention, et fini par poser les caisses avec un soulagement évident.
-David ! Dépêchez-vous, les premiers invités arrivent dans moins d’une heure, le couvert n’est qu’à moitié posé, je ne vous paye pas à rien faire, bon à rien, dépêchez-vous donc !
Le débit de parole de la patronne actuelle était agaçant, et lui donnait de très franches envies de meurtre.
Il partit une heure après, lors du premier coup de sonnette, un chèque en poche, un billet dans l’autre. « Bonne journée. » Il traversa la rue ensoleillé, la saison des mariages commençaient, cela auguraient du bon, du très bon. Tout était fête dans cette ville en bord de mer, et tout était argent pour qui savait chercher.
David savait chercher, depuis tout jeune, parents inexistants. D’aussi loin qu’il s’en souvienne son père n’avait jamais passé plus de deux jours d’affilé avec lui, toujours dans le ciel pour il ne savait quelle affaire. Sa mère, restait à la maison, avec des compagnons de jeu. David avait fait une croix sur ce passif en partant dans sa jeunesse. Ce n’avait même pas été une fugue. Juste un départ.
Il s’arrêta devant la devanture d’un grand magasin. Il se souvenait vaguement d’une histoire amusante qui s’était produite cet hiver. Une histoire de cigarettes. David ne fumait pas, il n’avait jamais voulu commencer. Il avait d’autre centre d’occupation. Haussement d’épaule, le rendez vous n’est que pour dans une heure, il a du temps, il hésite un instant et décide de se poser tranquillement sur la plage, regarder les vagues, les vacanciers perdus entres deux trains ou deux avions, les fêtards décalés, les camées, les enfants innocents, les mamans fatiguées, et ce bleu, ce bleu immense qui l’entoure de toute part. Il ferme les yeux et essaie de se souvenir de sa nuit.

Salle bondée. Beaucoup de joueurs. Fumée bleuâtre d’une cigarette. La lumière artificielle éclaire les tables de jeu. Les jetons s’entasse de part et d’autre, les bagues, les alliances, parfois une pierre brut, la menue monnaie, et en dernier recours, la dernière cravate de chez Hermès. La tension est palpable, tous ne font qu’un dans cette passion dévorante. Il joue. Les cartes s’enchainent. Les yeux en face se plissent, s’écarquillent, la cigarette meurt dans un geste brusque empli de défaite. L’homme se lève, fait un signe de tête, et s’en va. David ne sourit pas. Cela ne le fait pas rire de gagner. Il est seul.
-Puis-je m’assoir ?
Femme, élégante, parfumée, brune, tailleur Armani, cigarette, rouge à lèvre carmin.
David sourit.
-Naturellement, faites donc.
Un homme dans la quarantaine s’approche également, suivit de près par un autre plus âgé.
La partie commence. Carte, mise, perte, gain, la main tourne, le vent change. Le quarantenaire s’arrête, salut et s’en va. L’heure tourne. Deux heures du matin. La partie s’accélère. Respiration brusque. Fatigue. Concentration intense. L’air est moite. Un petit attroupement c’est formé autour de cette table ou le jeu est beau. L’autre homme abandonne. David s’autorise une pause pour aller chercher une boisson.
-Vous désirez quelque chose, mademoiselle ?
-Un martini.
2h30, reprise. La femme fume, imperturbable. Continuation, évolution, et fin. La salle est vide. 4h30. Ils partent ensemble. La partie n’a pas eu de fin. David gagne au niveau de la mise.
-Ce fut un plaisir.
-Partagé.
Sourire.
-Je vous propose demain soir vers 20h ici même.
-J’y serais.
Ils se séparent sans rien ajouter. La soirée fut belle.

Il se demande comment le jeu va être ce soir. Il y aura les habitués. Aucun ne l’égale. C’est un virtuose, un drogué des cartes. Toute sa vie tourne grâce aux cartes. Bien sûr il aime le cinéma, la musique, les bars, et les mariages. Comme tout le monde. Seulement, il vit pour le jeu, pour cette ambiance moite et angoissante, pour ce petit sursaut d’excitation au moment de dévoiler la main, pour le plaisir de tenir les jetons, de les faire tourner. Gagner ou perdre ? Il s’en fout. La jeune femme l’a intrigué. Il ne l’avait jamais vu, ni même croisé, dans ce lieu généralement réservé aux connaisseurs. Elle est douée au jeu. Et mignonne. Ce qui ne gâche rien.
Le vent se lèvre, le sable fin lui fouette le visage, il peste contre les deux enfants qui jouent à la balle un peu plus loin. L’heure tourne, il n’a pas envie de bouger, il préfère savourer ce moment unique, partage parfait de l’attente, de l’excitation, de la joie, et de l’inconnu. Il est rare qu’il ne se précipite pas vers la salle de jeu, le bleu l’a toujours attiré. « Aura-t-elle le même tailleur ? Le même parfum ? La même classe ? » Voila les pensées qui le parcourent. Il soupire, et essaie de s’enterrer un peu plus profond dans ce bleu qui l’entoure. Il a toujours aimé le bleu. Sans doute parce que la première grosse mise qu’il a raflé était essentiellement composé de jetons de cette couleur. Sans doute parce que jeune il regardait le ciel à longueur de journée en espérant voir l’avion qui ramènerait son père chez lui. « Allez hop ! Il est temps. » Il se lève prestement et parcours les derniers mètres rapidement. Salue Joe en rentrant, regarde la salle avec un air calme, commande un Martini, et va s’assoir.
-Bonjour Monsieur David.
-Bonjour, Georges. C’est toi qui sers ce soir ?
-Si vous le décidez.
-Cela me parait être une très bonne idée.
Georges est le meilleur croupier du lieu, et presque celui personnel de David. Une amitié solide c’est créée au fil des jeux, des pertes, des gains, des rires, et des beuveries. Un même amour du rock les rassemble aussi. Georges se retourne vers Joe et lui fait un signe, elle sourit. The Kinks passent en fond. David s’étire, sourit, fait craquer ses doigt, regarde la table.
-Commençons, messieurs.
S’organise rapidement quelques groupes. La femme arrive sur les coups de 21h et va s’asseoir à la droite de David. Tailleur Armani, nouveau rouge à lèvre, parfum différent.
-Bonsoir.
-Bonsoir.
-Je suis en retard, veuillez m’excuser.
-Aucune importance. Avez-vous votre Martini.
Elle fait signe que non. Georges s’en occupe immédiatement.
Un tournoi de poker s’organise rapidement. Les cigarettes s’enflamment, les joueurs aussi. La mise est importante. David et l’inconnue se séparent. Les tables se vident au fil du temps, et bientôt il ne reste plus les finalistes de chacune. Tous s’autorisent un instant, pour prendre l’air, s’assoir au bar, ou autre activité plus instinctives.
-Comment vous sentez vous ?
-I feel free.
Il rit à la réponse de la jeune femme.
-Comment vous appelez -vous, charmante créature ?
-Hélène, appelez-moi Hélène.
-Comme celle de la guerre de Troie ?
-Vous savez bien que la Guerre de Troie n’aura pas lieu.
-Evidemment, évidemment.
-Puis-je vous offrir quelque chose ce soir ?
- Essayerez-vous de me faire boire ?
-Je peux gagner sans vous faire boire. Alors ?
-Un Martini.
Elle se tourne vers Joe, et en commande deux.
-Où avez-vous appris à jouer, David ?
Il se retourne sur son tabouret de bar, et aperçoit son reflet dans la vitre, le dos d’Hélène.
-Ma mère.
-Une histoire de famille ?
-S’il suffisait de chercher.
-Pardon ?
-Rien. Je n’aime guère m’étendre, reprenons le tournoi.
Il se lève, s’assoie à sa place, allume une clope, et regarde paisiblement ses mains agités par des tremblements convulsifs. Il a vu des gens passer à cette table, des centaines de visages enfiévrés par la passion, des jeunes naïfs fêtant un enterrement de vie de garçon et venant se faire plumer, des ménagères en soif d’aventure d’une nuit, des clodos cherchant un peu de chaleur, et tant d’autre. Pour David cette cave représente la vie dans toute sa pluralité. Le soleil a beau briller à l’extérieur, le vent chaud agiter le sable, et la pluie d’orage nettoyer les pavés, il sait que rien n’est plus humain qu’une salle de jeu. Le seul impératif est de savoir se taire, point besoin de parler, lire dans les yeux, dans la façon de jeter la carte, de grogner lors de la perte, de sourire lors du gain. David est passé maître dans l’interprétation de ces simples gestes. Il pouvait tout deviner du joueur en face en le regardant boire son verre. Presque de la psychanalyse. Sauf qu’il le faisait sans même s’en rendre compte. Il savait jouer depuis l’âge de 5 ans, avant de savoir lire. C’est bien la seule chose que lui avait appris sa mère. Il avait cherché, était parti avec les économies, ne s’était jamais retourné et avait commencé sa carrière de joueur, changeant constamment de villes, de lieux, de salles, jusqu’à ce qu’il atterrisse ici. Il s’y était sentit bien et avait décidé de s’arrêter pour quelques temps.
-Vous aurais-je vexé ?
-Point du tout.
Il la regarda. Elle était magnifique. Désirable. Enivrante. Il se méfiait. Dans ce genre d’endroit rien n’est anodin.
Le tournoi repris. Les mains se firent et se défirent. D’échec en réussite. Ils ne furent plus que deux. Avec Georges. Elle fit un signe de la main.
-Je voudrais proposer une mise un peu hors du commun.
Georges fit signe que oui.
-Une histoire.
-Une histoire ?
-Une histoire.
Georges regarda Monsieur David. Pas un mot, un sourire. Rare est le sourire de Monsieur David en fin de soirée. Georges pris ça pour un signe d’assentiment.
-D’accord.
Le papier voltigea, et se posa sur le tas énorme de jeton, de cravates, de pierres.
-Promettez-moi de raconter la vôtre si jamais je devais remporter le lot.
-Je m’y engage.
Le tailleur Armani sourit, visiblement ravi.
Le jeu repris. Georges était un peu perdu. Il avait envie de rentrer chez lui, de siroter un lait-fraise et de se coucher. Monsieur David n’avait jamais joué aussi gros, ni aussi longtemps, et il ne connaissait pas cette femme. Cela l’inquiétait. Mais il est encore des royaumes où le client est roi, et où l’on ferme boutique quand le dernier est parti.
5h.
6h.
6h22. « Le jour doit se lever » pense David. « Il est temps. »
-Finissons.
-Oui.
Tapis. Georges manque de faire un infarctus en voyant la somme totale. Jamais il n’a vu autant d’argent sur le velours vert de son outil de travail.
Les cartes s’abattent.
David attrape la feuille et l’ouvre.
-« Le bonheur ne donne que des pages blanches. Mais triompher d’une épreuve fera bien un chapitre. » Qu’est ce donc ?
-Je n’aurais pas votre histoire, dit Hélène en allumant une cigarette.
-Vous m’en devez une.
Ils sortent, après que David est laissé un généreux pourboire à Georges et Joe. Prennent instinctivement le chemin de la plage, resserrent leurs cols malgré l’air relativement chaud de cette mâtiné d’été. L’aube apparait.
-J’ai commencé à vivre un matin comme celui-ci. Je ne portais pas encore de tailleur, j’étais une Itinérante. Comme vous. Je portais un autre nom à l’époque, je crois. Une soirée classique dans ma petite ville où je m’étais arrêtée sans trop savoir pourquoi. Une femme est arrivée un soir, personne ne la connaissais, elle était belle. Nous avons joué. J’ai gagné. Elle m’a laissé cette citation. Et une invitation. Je suis aujourd’hui pour les même raisons qu’elle. Je représente une association de joueurs, et nous vous proposons d’entrer dans notre cercle. Le premier tournoi a lieu demain dans une salle clandestine. Soyez à l’heure.
Elle tendit une enveloppe à David qui l’attrapa sans comprendre, et s’éloigna sans un mot.
Il l’ouvrit, un billet d’avion, une réservation d’hôtel, une carte d’entrée avec une adresse…

David sourit au ciel qui s’illuminait d’un bleu pur. Il savait désormais ce qu’il aimait dans ce bleu, il savait pourquoi il devait exister, il savait qu’il n’aurait plus jamais de mariage à supporter, ni de ballon de sable. Il regarda une nouvelle fois l’adresse.

Las Vegas.
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Aragathis
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 24 nov. 2010, 15:49

La suite ! (J'aime le choix des mots)
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Colin » 24 nov. 2010, 20:32

Tout ce qui a été posté ici est formidable...

Je me sens minuscule è_é
Il m'a mordu ! Je lui fais une thoracotomie antérolatérale dans le quatrième espace intercostal, et lui, il me mord !

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Message par Aragathis » 25 nov. 2010, 13:23

Il faut dire que kervin nous enterre en ce moment, avec des personnages aussi vivants...
Ainsi parlait Aragathis.

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Yelti
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Message par Yelti » 14 févr. 2011, 22:01

Si je lance un concours de nouvelles, vous répondrez :?:

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 14 févr. 2011, 22:45

Nom de...! Le concours ! Les chroniques ! Le renard !
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 14 févr. 2011, 22:52

Je dis "Amen", mais seulement si les chroniques se terminent, là, non, oh, on s'égare.
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Yelti » 14 févr. 2011, 23:13

Bah, on est des cadors, enfin non des ours, des goupils, des loups et le reste,... enfin bref, on est des Proust, des Lewis Trondheim. On peut continuer les chroniques, et commencer les nouvelles. N'avez-vous jamais remarquer qu'avoir des choses à faire était le meilleur prétexte pour ne rien faire du tout ?

Et personnellement j'ai déjà envoyé ma sixième chronique.

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Battologio
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Battologio » 15 févr. 2011, 11:58

ARGH les chroniques !!!
"Le savoir, n'est-ce pas, est un bien précieux. Trop précieux pour ne pas être partagé !" (Battologio d'Epanalepse, VII, 14, 5)

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Yelti » 16 mai 2011, 23:49

Dites-moi franchement, les gars et les filles, ce que vous pensez de ce truc. Une fois n'est pas coutume, je ne suis pas du tout sûr de mon tir :



LE PRINTEMPS

J’ai dormi violemment ; peut être parce que j’avais laissé les fenêtres ouvertes. Vers la fin de la nuit, un camion est passé à toute allure et dans mon sommeil j’ai cru qu’un orage se déchainait et allait inonder la chambre. Je suis allé fermer les fenêtres en titubant, encore endormi, et j’ai compris malgré mon somnambulisme qu’il s’agissait toujours de la même pluie parcimonieuse et verticale. Pour la première fois depuis longtemps j’ai dormi profondément, d’un sommeil à la fois lourd et tumultueux, agité par des rêves assez estimables, issus des tréfonds les plus noirs de l’esprit, trop éloignés de la réalité de l’éveil pour que je m’en souvienne.
A sept heures la radio s’enclenchait. Je l’écoutais pendant deux heures en fumant et en regardant s’intensifier la lumière du jour. Je me laissais noyer dans le flot anesthésiant des voix politiciennes. Je les aime ces voix, l’art qu’elles ont de toujours avoir raison devant la bêtise irritante des journalistes. Je me suis même accoutumé à certaines qu’il me faut entendre quotidiennement.
J’ai fini par me lever. Je suis sorti pour goûter le soleil matinal. Nous sommes en avril, et c’est l’été. Dehors, je me suis assis, presque allongé, sur le banc de pierre adossé à l’immeuble et j’ai regardé les petites fleurs bleues du bosquet de sauge voisin, le gravier de la cour, le goudron de la rue, le ciel éblouissant. J’ai fermé les yeux. C’est ici que les détours de ma pensée, dont l’habituelle futilité me donne des spasmes, ont fini par me souffler à l’oreille les mots « J’ai dormi violemment ». J’en ai grogné de satisfaction, me suis lever prendre un stylobille pour les noter. Je voulais même faire de cette violence mon nouveau mode d’existence. J’ai tenu ma promesse une bonne semaine, puisque je l’ai passée au lit. Je suis un vrai branleur. J’ai même oublié comment faire pour travailler. Pour réaliser mes maigres travaux universitaires, je profite de brefs éclairs de lucidité où le ressouvenir d’une intelligence ancienne fait surface. Mais mon emploi du temps principal consiste à m’allonger sur le lit, la fenêtre ouverte. Le nez contre le drap doux, je laisse remonter à moi les bruits odorants de la ville et les chants des oiseaux. Nous sommes en avril et c’est l’été. J’observe la lumière du soleil jouer avec ses teintes dans l’enfoncement de la fenêtre. Belle fenêtre ! En éveil je rêve d’y jeter mon corps au travers, en dormant je rêve que je m’y entretiens avec un visiteur du dehors, jugé sur des échasses qui lui permettent de se maintenir au niveau du quatrième étage. Cette résolution de violence aura donc été convenablement judicieuse. Il en faudrait plus pourtant pour que mon existence ne soit plus coupable. Si mon esprit retrouvait une épaisseur spatiale, je pourrais le meubler de charme. Pour le moment, ma conscience se contente de relier linéairement un moment au prochain, avec un inextinguible bruit de moteur, de ventilateur même, qui me rend fou. Il y a déjà bien des mois maintenant que je priai Dieu de m’oublier jusqu’à ce que je le remérite. Je n’ai même plus l’imagination nécessaire pour envisager le jour où je retrouverai ma fierté. Pendant longtemps je me suis levé chaque matin en espérant une renaissance spirituelle, c’était épuisant. Je ne recense plus les résolutions sans lendemain ; la dernière en date, en vigueur avant cette nuit où j’ai dormi violemment, consistait à trouver des raisons de vivre « à la journée ». C’était une lettre à écrire par exemple, dont je me persuadais qu’elle avait plus d’importances que les autres activités, ménagères, sanitaires, administratives, qui pouvaient occuper mes journées. Seulement, et c’est la raison pour laquelle je t’écris si peu, je ne connais la valeur plus haute d’une lettre à un ami par rapport à une émission télévisée que par le souvenir. Déraisonnable que je suis devenu, je ne comprends plus la différence et choisis ce qui exige le moins d’effort. On ne se force à rien et tu le sais, surtout pas à ce qui est important.
Il fallait bien faire honneur à mon état d’étudiant, j’ai lâchement décidé de ne pas manquer de soutenir ma thèse sur Heidegger. Ce n’était pas important, j’ai donc pu m’y forcer. On m’a dit que j’avais bien compris la seconde configuration de sa philosophie. Ce n’est pas mon sentiment. Je ne comprends rien à Heidegger. Je ne comprends rien au mot « comprendre ». Et j’ai maintenant des doutes sur le professeur de philosophie qui a voulu me persuader du contraire.
Le soir qui a suivi, j’ai rêvé de toi. Enfin, au début je ne rêvais pas de toi, tu étais simplement là et c’était déjà beaucoup. Nous étions réunis en un lieu étrange avec cette brave Caroline et d’autres amis. Tu étais accompagnée d’un garçon qui était peut être même ce qu’on appelle un petit copain, et je n’étais pas jaloux. A un moment, c’était la nuit – on le savait à ce qu’une lumière bleutée teintait le lieu étrange et à ce que nous étions tous allongés sur le sol étrange du lieu étrange. Tous dormaient et nous deux étions éveillés. Tu me parlais peut être du garçon, je ne me rappelle plus des transitions mais bientôt nous nous enlacions et nous embrassions, sans nous passer au travers. Je me suis réveillé en plein baiser, en sorte que je me souviens encore du goût de tes lèvres. En me réveillant, j’étais étonné. Il y a déjà longtemps que j’ai compris que, littéralement, nous étions faits l’un pour l’autre, bien que tu le nies avec passion, bien que je le nie avec désespoir, mais il ne m’avait jamais été donné un aperçu du goût que pourrait avoir notre union. J’ai d’abord essayé de m’en abstenir par peur de tout gâcher, mais depuis ce réveil je n’ai eu de cesse de te convoquer à ma pensée. Ecoutais-je de la musique, et je nous imagine sur scène, interprètes magiciens, nerveux, déchainés. Il est inutile de rappeler que toutes mes tentatives de me faire musicien ont échoués, et que la nuque ne récolte aucune sueur à jouer dans l’orchestre d’harmonie du quartier. Oublies-ceci pour ce que je veux te faire imaginer, parce qu’un petit miracle est advenu. J’excitais mes nerfs au gré des soubresauts de la musique d’une manière de plus en plus exaltée jusqu’à me persuader de la perniciosité d’un tel fantasme. M’étonnant, j’y ai réussi. Et là, la tête tourbillonnant, nos fantômes essoufflés et ruisselants se sont allongés, l’un contre l’autre, écoutant la musique au lieu de la jouer, se caressant les mains, se partageant un joint et la plénitude. La connais-tu cette plénitude qui ne nous est autorisée qu’en rêve ou qu’au cinéma ? Elle ne se présentera jamais dans la vie. Puisqu’elle ne se laisse commander, il nous faut compter sur la spontanéité pour la produire, et alors, autant vaut attendre la fin du monde.
Allez ! Aujourd’hui encore, et jusqu’à ce que je m’épuise, pour exister d’une manière qui soit pardonnable, je m’allongerai sur le lit la fenêtre ouverte pour laisser les journées entières couler sur ma peau. Nous sommes début avril et le soleil est un soleil d’été. As-tu remarqué que quand nous parlons, c’est toujours la météo qui occupe notre attention. Toi aussi, n’est-ce pas, tu y mets tout ton sérieux et y prends tout ton plaisir. Mais nous avons suffisamment plaisanté sur cet été prématuré, dis-moi maintenant, très sérieusement, mon amie, mon amour, ne vois-tu pas quelque printemps venir ?
Modifié en dernier par Yelti le 18 mai 2011, 14:56, modifié 1 fois.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 17 mai 2011, 16:10

J'ai beaucoup aimé le long développement de la glande estudiante, et la semaine de violente procrastination. J'ai adoré la fille et le rêve, si bien écrits malgré l'apparente banalité du sujet. Mais je trouve qu'il manque une fin à la hauteur de ce texte superbe, une phrase plus profonde, un dernier clin d'oeil, comme la dernière bouchée d'une tarte au citron qui laisse sur la langue une seconde amertume.
Ainsi parlait Aragathis.

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Message par Yelti » 18 mai 2011, 14:57

J'ai mis des mots en plus. Qu'en dit le Capitaine ?

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Battologio » 26 août 2012, 15:45

Très bon texte à mon sens, qui noie des sentiments mêlés dans une plénitude lumineuse et, au sens propre, irréelle, tant elle devrait être inaccessible au narrateur et lui semble pourtant si aisée. C'est ce paradoxe d'une luminosité calme enveloppant le récit - qui devrait être fébrile et désespéré - du malheur amoureux et d'un certain dégoût de la vie qui fait à mon avis l'intérêt de la chose.

Quant à la fin, je suis un peu déçu par la dernière phrase mais je ne saurais pas vraiment dire ce que j'aurais attendu à la place... Ici la dernière question brise le caractère amer et onirique du récit amoureux, elle est trop concrète, elle restreint la portée de la lettre en en faisant rétrospectivement l'argumentaire masqué d'une demande. Peut-être aurais-je arrêté le texte plutôt, et pour conserver la question finale, écrit :

"As-tu remarqué que quand nous parlons, c’est toujours la météo qui occupe notre attention. Toi aussi, n’est-ce pas, tu y mets tout ton sérieux - et n'y prends-tu pas aussi tout ton plaisir ?"

Je ne fais que donner mon opinion, loin de moi l'idée de corriger indûment un texte qui par ailleurs me plait beaucoup.
"Le savoir, n'est-ce pas, est un bien précieux. Trop précieux pour ne pas être partagé !" (Battologio d'Epanalepse, VII, 14, 5)

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Yelti » 27 août 2012, 23:09

Merci pour ce retour de lecture de ce vieux texte.

Quant à la formule finale : http://www.youtube.com/watch?v=sOCkDrFKCrQ

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