Aux dernières nouvelles

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kervin
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 11 févr. 2010, 10:24

Damned, Dwynned. Si la fin est ratée, la nouvelle dans son ensemble est bonne à jeter... à partir de quand commence la fin ? Me voilà bon à bruler.
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dwynned
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par dwynned » 11 févr. 2010, 12:40

n'exagérons rien -_-' (et puis ça pique de se faire brûler, demande a Jeanne...)
c'est une question de goût et non de qualité de la nouvelle.
Vois tu, j'aime trop la fantaisie.
jusqu'au bout j'attendais un dénouement qui me surprenne, je me doutais bien qu'il y passerait (il n'y a que ca qui pouvait vraiment le libérer de toute facon) j'ai juste été un peu désapointée de trouver une banale histoire de mafia.
rien de grave comme tu vois :)
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Yelti
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Les cuillers

Message par Yelti » 14 févr. 2010, 19:30

Au commencement il y avait le bruit des cuillers dans leurs cafés.
Sortie du néant soyeux, quand elle émergeait de la douceur du matelas dans lequel elle se croyait engloutie, c’était toujours les entrechocs des cuillers qu’elle voyait, ensuite seulement elle entendait le ronronnement de leurs voix. Bien entendu les parents d’Aline ne dormaient pas : entendons que jamais ils n’avaient à connaître le sommeil. Ceci, Aline l’avait vérifié une nuit ; vérification superflue du reste, qu’ils dorment eût été angoissant, et impossible. Cette nuit-là donc, les gros chiffres rouges qu’elle ne savait déchiffrer lui faisaient peur ; et avant que le matelas que la nuit avait rendu noir ne l’avale, elle s’était retrouvée pieds-nus sur la moquette, noire de nuit aussi, debout ; et, portée par une témérité qui la dépassait, elle s’en fut dans le couloir où elle osa, en avait-elle le droit ?, allumer la lumière.
La stupeur lui arracha un hoquet intérieur. Le couloir lambrissé, baigné dans cette lumière surnaturelle, se poursuivait sur sa droite et s’enfuyait au travers d’une volée de marches vers le séjour. À sa grande surprise, les étagères de bois claire remplies d’histoires sans images, les coussins violets du canapé d’angle, les croix blanches du rideau de la fenêtre noire dans l’enfoncement lui aussi plein de livres, le lampadaire, les tapis, la télévision, noire, tout était là ! Ainsi, le rez-de-chaussée ne disparaissait-il pas avec la lumière du soleil quand on le quittait le soir.
Forte de cette étrange découverte, Aline ignora la chambre noire -- celle au grand lit qui ne servait à rien, un lit béant, parfaitement fait, presque effrayant --, et elle monta au bureau du second par les marches de bois, dangereuses car il n’y avait pas de contremarche. Elle adorait la petite pièce où il ne faisait jamais nuit. Il y avait une fenêtre, tout petite, dans un enfoncement ogival, des tapis blancs moutonneux, un poêle dont elle n’avait pas le droit de s’approcher, un plafond lambrissé et noueux qui épousait la forme du toit, l’imposant bureau avec l’éblouissant ordinateur, une odeur particulière et des papiers gribouillés partout, partout. Quand elle poussa la porte, son père lui faisait dos, il écrivait. On ne voyait que son beau costume, le col blanc de sa chemise et son crâne mal garni, le père d’Aline était un nécrivain. Sa mère aussi. Sa mère était allongée, la plus belle des femmes, la tête posée sur les genoux de son père. De l’eau coulait sur sa joue. Ses seins, beau, tremblaient sous sa respiration, et le regard du père coulait dessus ; elle parlait. Ils s’aimaient. Ils ne dormaient pas.
Ils ne dormaient, ça ne dormait pas les parents, c’était tout vu. Ils ne se couchaient pas le soir, et quand elle pouvait les revoir le matin, ils étaient, lui souriant, attablés dans la cuisine, mangeant leurs croissants émiettés et faisant tourner leurs cuillers dans leurs cafés. S’il y avait parmi l’étrangeté de tout le quotidien un moment on ne peut plus familier et rassérénant, c’était le déjeuner du matin. Et il y en aurait inlassablement, car toujours, elle, serait condamnée à devoir dormir, et toujours le matin la consolerait de la nuit. Ainsi en était-il depuis toujours et pour toujours. Eux, ses parents avaient à s’aimer et à veiller. Elle, avait à être choyée et à dormir. Elle avait pourtant parfois en s’endormant un sentiment amer, étrange, comme si tout était étrange, comme si l’inlassable répétition des jours et des nuits devait s’essouffler, comme si le matin était un cadeau trop beau.
Modifié en dernier par Yelti le 16 févr. 2010, 16:01, modifié 1 fois.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par dwynned » 16 févr. 2010, 15:18

navrée du retard de ma lecture (encore une fois) mais pour apprécier une nouvelle, il faut être dans certaines conditions, qui ne furent réunis que là, à l'instant.
Donc
Je la trouve très mignonne^^ à la fois naïve et rassurante. (en outre, elle donne furieusement envie de s'étaler dans un édredon de plumes...)
on la dirait sur un nuage :)
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Yelti » 16 févr. 2010, 15:58

Ah ! les illusions de la jeunesse de la jeunesse !
Je la voulais angoissante cette nouvelle, en fait ^^...

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par dwynned » 16 févr. 2010, 16:15

ah ^^'' navrée... :oops:
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Message par Yelti » 16 févr. 2010, 19:33

Les bisounours ne font plus peur.
^^

Plus sérieusement, j'ai essayé de mettre en place une... "candeur blessante". le lecteur ayant face à lui un bébé inconscient de ce qu'il est et de ce que tout est... en devenir.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 16 févr. 2010, 20:51

Plus triste qu'angoissant, en somme.
Mais, comme toute bonne nouvelle, elle laisse planer un doute : et si au final rien ne changeait dans la vie de la petite ?
Bravo Yelti, j'attends la prochaine avec impatience.
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Lullaby » 16 févr. 2010, 21:00

Ouh là là que de textes! :good:

Bon, je n'ai malheureusement pas le temps de les parcourir, mais dès que j'ai petit moment, je m'y mets, je les savoure, je les lis! ^^
- Prenez ce collier, renard mon ami, il me suit depuis la naissance... Puisse-t-il vous rappeler, à travers ces épreuves, que je suis à vos côtés... de toute mon âme!
- Ah madame! Madame!
- Merveilleux! On n'a plus qu'à scier les barreaux avec!

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Lullaby » 18 févr. 2010, 16:47

Ayé, lus!

@ Aragathis : très bon texte, qui n'a rien de Werbérien par ailleurs (j'ai lu du Werber, ton texte est au-dessus! ^^). L'ambiance est parfaite, j'aime beaucoup le petit mystère qui demeure sans laisser sur sa faim, et je me suis littéralement laissée emporter par l'histoire... Bravo! :clapping:

@ Kervin : du bon également, par contre la fin m'a semblé tomber très justement. Avec cette phrase finale qui sonne comme une déflagration, justement! ^^' J'ai eu un peu de mal à accrocher, mais une fois dedans, c'était bon.

@ Yelti : là, j'avoue être restée perplexe. L'idée est bien, l'étrangeté présente, mais je ne suis pas sûre d'avoir compris... bref, je crois que je suis passée à côté :(
- Prenez ce collier, renard mon ami, il me suit depuis la naissance... Puisse-t-il vous rappeler, à travers ces épreuves, que je suis à vos côtés... de toute mon âme!
- Ah madame! Madame!
- Merveilleux! On n'a plus qu'à scier les barreaux avec!

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 18 févr. 2010, 19:42

Merci Lullaby :) Vais tacher de modifier cela. Qu'on rentre dedans rapidement.

Yelti, j'ai lu, je n'ai pas vraiment angoissé... étrange certainement ! Complètement même.
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 15 nov. 2010, 17:22

Je me permets de jeter à la critique la petite dernière de chez Kervin...


Cigarets.

Dernière cigarette, dernier café, assis dans le canapé je regarde ma vie une dernière fois.
J’ai 24 ans, je suis jeune et con, j’ai tout pour réussir il semblerait, aux yeux du monde je suis impardonnable car je gâche ma vie dans de veines futilités, je n’ai aucun but, 1m87, brun, yeux vert, teint halé, je plais aux femmes. Ce n’est pas forcément une bonne chose. Dans dix minutes, je me marie. Comment est-ce arrivé ? Pas la moindre idée. L’histoire est un peu confuse, je ne sais pas trop si c’est de mon fait, ou de son fait. Lise. Elle s’appelle Lise. C’est ça. Lise. Elle est entrée dans ma vie il y a trois jours. Comment et pourquoi ? J’ignore tout cela. Je préfère m’ignorer en général, je ne supporte pas de vivre avec moi. Imaginez. Je hais brancher mon ordinateur portable, j’aime plus que de raison le café et les cigarettes, j’écoute de la musique vieille de 60 ans à longueur de journée, et je lis. J’adore ne rien faire, je hais travailler, tout ce qui ressemble de près ou de loin à un effort m’insupporte. Reprenons depuis le commencement. Lise ?

Rideau. Premier acte.

Il est 19h, j’ai froid, plein mois de décembre, le grand magasin est en face de moi, il ferme dans une heure, les gens se pressent pour leur derniers achats de Noël. Noël. J’aime assez cette fête païenne. Elle me rappelle combien je suis inexistant, et combien les gens sont égoïstes. Cela me permet de relativiser mes actes. Je crois que je suis un voleur, voir un truand. Je n’ai pas encore tué quelqu’un, cela pourrait m’arriver. Je ressens une profonde indifférence vis-à-vis du monde. Je m’en contrefous. Je souhaite les voir crever. Je souhaite les voir vivre. Je ne me souhaite rien. Je me laisse vivre. J’allume la radio, ma voiture prend l’eau, le vent, la neige. Elle me convient parfaitement. Le chauffage à rendu l’âme il y a bien longtemps, je suis obligé de porter trois t-shirts et deux pulls pour ne pas congeler sur place. Cigarette. Je repense au film que j’ai vu la veille, Un Américain à Paris. Je ne l’avais jamais vu. Gene Kelly est excellent, Leslie Carron absolument magique. Je fume pour eux. Gene allongé sur le lit en train de tirer sur sa clope… un rêve. Après le film j’ai regardé mes comptes… et j’ai décidé de faire ce casse. Vraiment je suis dans le violet, et je me demande si la proprio va me couper l’eau et l’électricité aujourd’hui, ou demain. Elle est gentille, mais six mois de retard dans le loyer ont eu raison de son empathie naturelle. Je ne me drogue pas encore, et je n’aime pas l’alcool, j’ai au moins ça. Un père Noël sort du magasin, la vitrine regorge de mets fins et gouteux, les cadeaux foisonnent par millier. Presque la manne céleste tout cela. Cigarette terminée. J’en rallume une nouvelle. John Lennon passe sur les ondes, la voiture prend des airs de sixties. « La vie, c’est ce qui arrive quand on pas d’autres projets. » Je n’ai aucun projet. Ce serait trop simple. C’est la première fois que je braque un magasin aussi important, cela m’inquiète presque, pas assez pour que je m’en fasse réellement, le problème n’est pas sur la taille, mais sur la sécurité, et je la sens faiblarde. J’espère juste que ce n’est pas du bluff, sinon… Peu importe. Encore trente minutes d’attente. C’est très long trente minutes quand on n’a rien à faire. Les gens ont l’air détendus, tranquilles, heureux. Est-ce possible ? Je n’ai jamais fêté Noël, mes parents étaient tous deux alcooliques. C’est ce que ma tante m’a raconté. J’ai fugué à l’âge de huit ans. Je ne sais pas comment j’ai survécu. Mes premiers souvenirs concrets datent de mes 15 ans, ce jour là j’avais faim, je me suis offert un restaurant de luxe, en volant le sac à main d’une petite dame toute gentille. Je lui ai rendu l’intégralité deux ans plus tard après avoir braqué une épicerie. J’ai remboursé toutes les pauvres petites personnes insignifiantes que j’ai dépossédées. Je préfère voler des entreprises qui sont couvertes par une assurance, cela fait partie du système capitaliste après tout. Merde, je n’ai plus de clopes, faudra que je pense à en prendre en même temps que la menue monnaie. Bon. C’est l’heure. En avant.
Magasin presque vide. Annonce au micro de la fermeture proche. Bon signe. Me cache dans un rayon lingerie et vêtement, il ne pense pas à vérifier. J’ai vraiment envie de fumer. J’ai compté une dizaine d’employés. Il va en rester quatre ou cinq pour la fermeture de caisse. Je les entends rire, ils doivent être contents de leur journée. « Au revoir. » Encore cinq minutes par précaution et je sors le grand jeu. Cagoule, tout de même, gants, je vérifie que rien ne peux me faire identifier. De toute façon je n’existe pas à leurs yeux. Quelle importance ?
-Mesdames, messieurs, bonsoir.
Ils sont surpris. Est-ce ma tenue qui laisse à désirer ? Ou bien l’arme automatique que j’ai en main ? No idea.
-Je ne veux pas vous déranger longtemps, donnez-moi juste les billets, la monnaie du jour, et un paquet de cigarettes, s’il vous plait.
Pas de réponses, consternation. J’espère qu’ils me comprennent, je refuse de toucher quoi que ce soit.
-Vous parlez anglais ?
Un rouquin en tenue de travail s’active soudainement. Il me regarde, attrape le sac que je lui tends, et commence à vider la caisse sous les yeux horrifiés de ses collègues. Heureusement que je suis d’un naturel calme. Il doit y en avoir pour 2000 ou 3000. J’aime cette période, et les parents oublieux du timing. Le dernier moment est toujours le bon.
-Le paquet, n’oubliez pas.
Il me demande si j’aime les Marlboro. Oui, j’aime les Marlboro. Il le met dans la poche avant. Je le remercie.
-Le magasin est-il assuré contre le vol ?
Ils me font signe que oui. Je pousse un soupir de soulagement.
-Merveilleux. Bonne fêtes de fin d’années à vous !
Tout ce passe bien ce soir. Je m’apprête à passer la porte, quand une voix féminine sort d’un rayon sur ma gauche.
-Monsieur ! Je ne vous permets pas ! C’est mon tour ce soir.
Indécision. La voix est charmante, les formes toutes de noir vêtues également. Nous avons le même couvre-chef. Elle tend la main vers les employés médusés.
-J’ai également besoin de cigarettes.
Ils se regardent sans comprendre. Cela fait dix minutes déjà, et je commence à craindre que les flics ne rappliquent. Une employée envoie un paquet de Lucky Strike.
-Merci beaucoup.
Son flingue me semble chargé.
-Je disais donc, Monsieur ce soir est mon soir !, veuillez me faire passer le sac. Vous pouvez garder vos clopes.
-Je ne suis pas vraiment d’accord, Mademoiselle, mais nous pourrions peut-être en discuter ailleurs ?
Elle me regarde, ses yeux sont bleues, je devine une moue charmante de ses lèvres. Je discuterai bien un peu plus avec elle.
-Puis-je vous offrir un verre ?
Elle acquiesce. 13 minutes, il faut y aller. Nous saluons une dernière fois les employés sous le choc. Le rouquin semble chercher une cigarette pour se remettre lorsque je me retourne pour regarder une dernière fois.
-Ou allons-nous le boire ce verre ? Demande la voix charmante.
-Vous êtes venue à pied ? Je vous accompagne.
Nous courrons vers la voiture. Et filons par la sortie de derrière. Une fois dans la circulation je me sens un peu mieux.
J’enlève ma cagoule, elle fait de même après un instant d’hésitation. Des cheveux blond dorés encadrent un visage d’ange, lèvres adorables, nez mignon. Tout à fait mon type.
La pluie commence à tomber, je lui tends un pull.
-Vous allez avoir froid, et je m’en voudrais de vous laisser tomber malade.
Elle me sourit.
-Vous êtes gentil. Bien comment faisons-nous ? Vous ne m’avez pas l’air d’être un tueur, et en toute honnêteté je suis non-violente.
Etrangeté. Elle est belle, mystérieuse. D’aussi loin que je me souvienne je n’ai jamais été attiré par une femme. Je me suis trouvé dans des relations sans le chercher, jamais de mon fait, ni de mon envie, je ne sais pas dire non, aussi bête que cela soit. Je ne sais pas quoi répondre.
-Vous voulez boire quelque chose ? Me relance-t-elle.
J’hoche la tête. Me sens con.
-Que dites-vous du café Bel-Ami ?
Elle me dit que cela lui convient très bien. Je me gare cinq minutes après. Je coupe la radio et espère de tout cœur qu’il y aura un Jazz-Band ce soir. J’attrape de quoi payer deux bières, et quelques pâtisseries de bons goûts.
-Je vous laisse me l’offrir.
Elle rit. Je ris avec elle. J’ai l’impression de retomber en enfance. Seulement je n’ai jamais connu l’enfance. C’est amusant.
-Ce sera un plaisir.
On rentre, l’air froid fait frissonner quelques personnes. Le barman nous adresse un sourire.
-Ces messieurs-dames désirent ?
-Une bière pression pour moi.
-Une deuxième.
-Tout de suite.
On s’installe au fond de la pièce. Il y a bien un groupe. Gloire et victoire.
-Vous aimez le Jazz ?
Je la regarde et fait signe que oui.
-C’est une très bonne chose ! Je crois que nous allons nous entendre.
Elle est adorable. Elle secoue la tête pour enlever l’eau accrochée dans ses cheveux. Adorable vraiment…
-Je…Vous… Comment vous appelez vous ?
-Lise. Lise, je m’appelle Lise.
-Harris, enchanté.
-Pas autant que moi. Pourquoi étiez-vous là ce soir ?
-Des histoires d’eau, et d’électricité, pas grand-chose.
-Ah, bien, bien. Vous ne vous ennuyez pas ?
-Je ne sais pas m’ennuyer.
-Ah. Bon.
-Et vous ?
-Je sais m’ennuyer, merci.
Un sourire. Dévastateur.
-Non, non. Pourquoi étiez-vous là ce soir ?
-Je m’ennuyais. Voulez-vous danser ?
-Pardon ?
-Venez danser !
Elle se lève en riant. Le rire sauve, je ne savais pas. Serait-ce vivre ? Ma main est attrapée. Elle fait un signe au chef d’orchestre. Elle m’embrasse sur la joue droite. Rit de nouveau. Je me perds. Trois temps, valse. Les pas s’enchainent. Il est 22h, je suis heureux. La musique change, s’accélère, swing. Rock. Valse, swing, de nouveau. 23h. Minuit. Nous sortons en riant.
-Puis-je me permettre de vous offrir une cigarette ?
Elle me regarde, amusée. Elle me fait signe que oui.
-Alors, comme ça, pour lutter contre l’ennuie, vous braquez un grand magasin ?
-Il semblerait. Elle se penche vers moi. M’embrasse.
-Aimer-vous lire ?
Etant perturbé, je ne sais quoi répondre, un nom me vient.
-Bukowski.
-Très bon choix. Êtes-vous gay ?
Je l’embrasse, les cigarettes tombent.

Rideau. Intermède.

Je me réveille deux jours plus tard, la regarde. Elle est étendue dans un lit qui doit être le mien. J’attrape une cigarette. J’ai acheté mon propre paquet hier. Ses cheveux blonds coulent sur l’oreiller blanc. Ils sont beaux. Resplendissants. Brillants. Aveuglants. Ma main repose sur son buste nu, sa respiration est calme. Nous partageons le même amour de la littérature, du jazz, et des cigarettes. Le monde ne tourne autour de rien. Je ne tourne pas. Elle ne s’ennuie plus. Je ne connais que son nom. Nous ne savons pas quoi faire de l’argent. J’ai payé mes dettes et est fait livrer deux paquets de tabacs aux employés. Il n’y a pas eu de suite, un léger encart dans la presse régionale. Je ne sais pas qui elle est. D’un certain côté c’est rassurant, je n’ai jamais su qui j’étais. Elle ouvre les yeux.
-Bonjour, vous.
-Bonjour.
Sans me lever je mets un vinyle de Sammy Davis Junior. Elle attrape ma main. Me mordille l’oreille, et m’enlace.
-Je veux faire l’amour.

Rideau. Acte final.

Premier jour de ma vie. J’ai braqué un magasin il y a trois jours. Je ne sais pas comment m’est venue l’idée. J’ai croisé quelqu’un. Aujourd’hui, je me marie. Ma clope s’éteint. Le vinyle aussi. Il me reste dix minutes. Je ne m’inquiète pas, mais pour la première fois de mon entière existence je ressens un sentiment étrange d’aboutissement, légère anxiété jubilatoire mêlée à une joie ténue et indicible. Une main mutine me tend une Marlboro. Je presse mes lèvres contre ces fins doigts blancs.
-Pourquoi ? Ose-je.
Je me tourne légèrement.
-Parce que.
Je me lève. Elle m’enserre. Sa robe est belle. Elle est belle.
Elle passe un dernier 45 T. Billy Joel.
-Only the good die young.
J’éclate d’un rire joyeux, elle me suit.
Société tu as fait mon bonheur. Nous sommes le 25 décembre, et pour la première fois je fête Noël.
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 16 nov. 2010, 13:47

Peut-être un peu trop parfait, mais après tout c'est un conte de Noël :D . J'aime beaucoup kervin, ta prose s'améliore encore. La rencontre flegmatique me plaît particulièrement, d'ailleurs.
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Scarabouille » 16 nov. 2010, 15:33

J'aime beaucoup, kervin. Vraiment :)
Tu es parvenu a bien créer l'ambiance de Noël, et à témoigner du côté "dépassé par les événements" du personne principal (bon après c'est ptet parce que je m'y retrouve un peu...).
Tel Anubis le Chacal, Reine-Mère, vous avez l'oeil fourbe et la dent furtive !

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 17 nov. 2010, 08:11

@ Scara : on se retrouve toujours un peu dans les oeuvres qu'on aime :P .
Ainsi parlait Aragathis.

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