Aux dernières nouvelles

Vous pouvez parler ici de ce que vous voulez... Littérature, cinéma, evènements, nouveaux sites internet...

Modérateurs : hsdcdb, Aragathis

Avatar du membre
Yelti
Messages : 2103
Enregistré le : 04 juil. 2008, 11:44
Localisation : Thiers
Contact :

Re: Aux dernières nouvelles

Message par Yelti » 29 août 2012, 12:01

'fais savoir à Kervin que je viens de lire pour la première fois Cigarets et Cards et que j'ai beaucoup aimés.

Avatar du membre
Yelti
Messages : 2103
Enregistré le : 04 juil. 2008, 11:44
Localisation : Thiers
Contact :

Re: Aux dernières nouvelles

Message par Yelti » 07 mai 2013, 22:52

Un vieux truc du fond d'mon tiroir :

Histoire de dire
I
C’était faubourg Figuerolles, à Montpellier. Ou à Bordeaux, quartier Saint-Michel, le quartier populaire dont Clément a oublié le nom mais dont il se souvient le campanile gothique au milieu de la place pavée. Il en a oublié le nom parce qu’aussitôt débarqué dans la ville, il s’y est vite, trop vite, réfugié. Il était venu de Vierzon en stop ; le dernier automobiliste avait été un vieil arabe moustachu, bonnet rouge à la Cousteau. La communication avait été difficile, il avait demandé à quatre reprises où habitaient les parents de Clément. Attaché au rétroviseur intérieur, un CD décoratif se balançait en exhalant ses inscriptions au marqueur noir, glyphes arabes bien entendu. C’est dimanche matin et le vieux va au café, à Figuerolles. Clément, lui, malgré de nombreux relais, a voyagé bien plus vélocement que prévu ; il a du temps avant son rendez-vous avec Loïc (avec Vincent si Bordeaux), il a des cigarettes et un bouquin — un classique bien chiant, peut-être un Bernanos — autant de prétextes suffisants pour traînasser à la terrasse d’un café.
Dans le cas où l’automobiliste n’aurait pas été le chibani au bonnet rouge et qu’il ne l’aurait pas amené directement au troquet désiré (une terrasse pleine de soleil avenue de Lodève), Clément aurait vite trouvé, presque à l’instinct, le faubourg populaire et le bar pmu du dimanche matin. Les chibanis bien là, assis à la terrasse dans des chaises en plastique aux couleurs d’un soda orangé. Clément commanda à la serveuse, grosse, moche et gentille, une bière pression, alsacienne, immonde, pour gagner le droit de rester, et entreprit de fumer une cigarette pour gagner le droit de se taire. Il sait sa place usurpée ici, il sait qu’elle sera bientôt toute indiquée dans l’inhumain quartier des facultés et des hôpitaux, mais pour le moment — il respire !
Un peu plus tard, il entre pour utiliser les toilettes de l’établissement. À l’intérieur, les chibanis parlent fort, gaiement — Clément voudrait dire gaiement mais un quelque chose l’empêche d’en être sûr — en arabe. Quand il actionne la poignée de porte des W-C, ça s’énerve en français dedans.
— OK, OK je savais pas.
Il va patienter au comptoir. Pas du zinc, du bois poli. La télé est allumée. Courses de chevaux. Les chibanis — peut-être sont-ils un peu moins vieux que ceux de la terrasse — ont tous leur papier défroissé refroissé entre leurs gros doigts. Des ongles qui ont dû en prendre des bleus, et qu’on a dû percer avec une aiguille chauffée afin que le sang s’écoule sans les décoller douloureusement. Les chevaux ont couru, c’est la grande délibération du jury dans la salle. Les chibanis parlent en arabe, Clément ne sait pas l’arabe. Que sait-il au fond des chibanis ? Il connait bien leurs petits enfants, c’est sa petite amie kabyle, ce sont les copains à la cité U. Mais les chibanis ! — Il se rend compte qu’il ne les a jamais vus que comme des patriarches gentils mais phallocrates. Et après.
C’était dimanche matin, et c’était tout près de la Flèche Saint-Michel, ou alors avenue de Lodève, à l’intérieur, et voici ce que Clément aurait entendu — dans sa non-inhabituelle position d’espion — s’il avait su l’arabe.

II

Le temps était maussade au goût de Lhoussaine.
Il vit l’autostoppeur, rétrograda, s’arrêta et sentit ses lèvres se fendre en un sourire bonhomme. Le jeune homme arborait, malgré son teint pâle, un air radieux sous sa casquette. Il s’exprimait cependant d’une voix rauque et chuintante et ils se quittèrent sans qu’il eût compris d’où il venait et ce qu’il venait faire ici, aussi loin — apparemment — de chez lui. En sortant de sa voiture Lhoussaine fut surpris de goûter à un rayon de soleil qui étalait sur son nez sa chaleur diffuse. Il passa rapidement devant les vieux et gras algériens de la terrasse et entra à l’intérieur. Un souvenir ancien fait brutalement remonter à ses lèvres la soif d’un jus d’orange. Il prendra un café, c’est ce qui se fait.
Hamou, mal rasé, yeux vifs et pensifs loin derrière les rides, Mohammed, Nabil, Driss, Assou, Saïd et Miloud sont là. Cicéron, le patron, aussi — qui d’un simple soulèvement de sourcil lui demande s’il lui fait un café. Lhoussaine les salue gravement et gaiement un à un. Dans une dignité toute romaine, ils évitent la parole superflue — et se donnent au jeu selon le rituel. La surface du café noir ondule dans la petite tasse blanche. Cette nouvelle gorgée est chaude comme un geste de réconfort — c’est curieux ce besoin d’être réchauffé, il ne fait pas froid.
Mohammed lance alors :
— Khalid il a pas changé d’avis ?


Les regards ont la délicatesse de ne pas se tourner vers Hamou. Mohammed se lève, va et vient de Hamou au comptoir, casquette vissée sur la tête, lance des blagues à Cicéron. —
Il lance une injure. —
— Laisse faire. dit Hamou impassible.
Alors Mohammed déploit avec verve et éloquence un réquisitoire contre le gendre de Hamou. Le problème c’est que tout le monde était déjà d’accord avec lui avant qu’il ne commence.
(Sauf peut-être Hamou.)
— Faut laisser faire, redit-il avec effort.
Mohammed empoigne sa casquette à deux mains et va s’enfermer dans les toilettes.
Lhoussaine reprend une gorgée de café.
— Mohammed, reviens ! Les chevaux vont arriver ! fait Saïd.
Les chevaux et Mohammed arrivés, les résultats commentés, Lhoussaine demande à Hamou :
— Où iras-tu ?
Il sait que Khalid a tout prévu pour que Hamou puisse rentrer — si rentrer est le mot — à Larrache, soit disant qu’il aurait tous ses copains au bled. Il sait aussi que Hamou n’ira pas.
— Yasmina, elle a une chambre pour moi.
Yasmina, c’est la petite copine de Hamou ; à soixante ans, retraité et séparé d’une première femme, le voilà qui faisait une rencontre — et vit depuis des amours adolescentes.
On change de sujet. Sans surprise Saïd les invite tous chez lui pour Noël. Clément serait sans doute extrêmement surpris d’apprendre que les chibanis fêtent Noël.

Avatar du membre
Yelti
Messages : 2103
Enregistré le : 04 juil. 2008, 11:44
Localisation : Thiers
Contact :

Re: Aux dernières nouvelles

Message par Yelti » 08 mai 2014, 01:23

Mes main agrippent les barreaux du lit, mon petit corps est debout, tremblant, et j'ai peur des fourmis bleues géantes qui pullulent sous le lit et tentent de monter à l'assaut. Mon corps est debout, étrangement petit, et j'ai l'impression d'être infiniment plus grand et de me voir de face et d'au-dessus. Ma mère est partie après m'avoir couché et je suis seul face au noir et aux monstres. Je préfère quand c'est la nourrice, elle reste un peu plus longtemps. Je déteste quand c'est sa fille, elle ne reste pas du tout. Le mieux c'est quand c'est ma grand-mère, elle chante des chansons qu'elle seule connaît encore, et quand elle a épuisé son répertoire elle reste assise auprès du lit, sentinelle impassible, jusqu'à mon endormissement.

Au commencement je n'ai pas de corps. Ou plutôt je suis déjà plus grand que lui et je ne le reconnais pas encore pour mien. Ma conscience, ma pensée, avec laquelle je joue en permanence me paraît plus familière que ce corps, dont seuls les battements du cœur m'amusent pour le moment.

J'ai moins de quatre ans, parce que ma petite sœur n'existe pas encore et que son arrivée imminente n'a pas encore été annoncée. Je n'ai pas encore lu ni Descartes ni Leibniz mais j'ai déjà pensé que je pensais, que j'existais, moi, et je me suis déjà demandé pourquoi il y avait quelque chose plutôt que rien. Je ne sais pas encore que je vais mourir et je n'ai pas peur de la mort, en revanche je compte sur les doigts d'une de mes mains – je ne sais pas reconnaître la gauche de la droite – le nombre d'années qui me séparent à rebours du néant, et je vis chaque instant dans l'angoisse de cette proximité. Mais c'est une angoisse froide et réfléchie, de quelque chose (d'un rien qui est quelque chose) qui est derrière, sans comparaison, avec celle qui viendra bien plus tard, de quelque chose qui est devant, brûlante et folle, inscrite jusque dans mon ventre et le tremblement récurrent de ma main droite.

Au commencement mon corps n'est pas grand-chose sinon la hauteur de mes yeux, qui donne l'hiver une hauteur magique à la couche de neige de plus d'un mètre comme il en existe encore.

Au commencement mon corps n'est qu'une portion pas plus intéressante et pas moins étrangère de ce que je connais du monde, et qui peut se résumer en peu de temps. C'est à peine si je me rends compte qu'il me suit partout.

Avatar du membre
Yelti
Messages : 2103
Enregistré le : 04 juil. 2008, 11:44
Localisation : Thiers
Contact :

Re: Aux dernières nouvelles

Message par Yelti » 07 août 2016, 23:26

Des silences

Dans un jardin, il y a un vieux cerisier en train de mourir — son écorce ouverte en grandes entailles par endroits — et à côté, un jeune cerisier qui n’a pas encore donné de fruits, mince et droit comme un i.
En face, une très vieille femme et un jeune homme regardent les cerisiers. Ils sont assis sur un banc.
C’est un soir d’été.
Dans une maison voisine, une musique urbaine, généreusement autotuné, qui avait arrosé de ses pulsations tout le quartier un bon moment, s’est arrêté il y a quelques instants.
— C’est curieux, dit la vieille femme, je ne supporte pas encore bien le silence. Tu sais, jusqu’ici j’ai toujours vécu en région parisienne. Dans mon jardin, on entendait toujours un avion, ou au moins le trafic sur la nationale 20.
À ces mots, le jeune homme est, à sa grande surprise, pris d’assaut par un souvenir enfoui.
Lirane dit que dans sa culture on n’aime pas le silence, que le silence c’est comme la mort, et qu’on prend garde à bien se couper la parole, à bon escient. C’est un hiver loin de plusieurs années. Ils sont dans le noir en cercle autour d’une bougie, assis par terre sur un carrelage rouge et brun. Ils parlent les uns après les autres, au milieu de beaucoup de silence. Il y a Léo qui joue de ses doigts avec la bougie, et qui est amoureux de Mélanie. Il y a Mélanie qui est blonde et qui n’est pas amoureuse de Léo. Il y a Jean et Bérangère qui s’aiment encore mais en se déchirant. Il y a Justine, qui est sans doute trop effacée mais sur qui veille Mélanie. Et puis il y a Louise, qui aime celui qui est devenu le jeune homme regardant les cerisiers. Et puis il y a celui qu’était le jeune homme, qui aime Louise d’un amour tranquille et incandescent. Ils s’embrassaient peu ; préféraient joindre la chaleur de leurs mains et de leurs yeux.
Le souvenir est là devant le jeune homme — il n’y avait jamais plus pensé, mais il est là, vivant ; comme les mains de Louise, il pourrait presque le toucher. S’il fermait les yeux, il pourrait presque y être pour de vrai.
Mais il est sur le banc, un soir d’été, à côté d’une très vieille femme. C’est une femme qui a été dépossédée de sa maison et de sa mémoire, et qui consacre vaillamment ses derniers jours à injurier le sort.
Le jeune homme lui dit :
— Tu dis ça parceque la musique des voisins vient de s’arrêter.
Mais la vieille femme ne se souvient plus qu’il y avait une musique.
Le jeune homme lui dit :
— On entend des insectes. On entend un pigeon. On entend la brise dans les feuilles du cerisier. On entend le bruit de couverts contre des assiettes là-bas chez des voisins.
Mais la femme est trop sourdre pour ce genre de bruit-là.

Avatar du membre
Yelti
Messages : 2103
Enregistré le : 04 juil. 2008, 11:44
Localisation : Thiers
Contact :

Re: Aux dernières nouvelles

Message par Yelti » 08 août 2016, 20:49

Arf, non. Pour ne rien te cacher, j'ai peu d'accroches sentimentales avec le texte dont tu parles, il est le fruit d'un exercice universitaire (une réécriture de l'incipit d'Avoir un corps de Brigitte Giraud qu'on devait faire, livre que je ne te conseille pas vraiment). La seule nouvelle qui ait fait des petits, c'est la toute première que j'ai posté ici il y a 6 ans et qui est devenu le début d'un roman in progress (dont je peux t'envoyer les premiers chapitres par mail si tu es intéressé).

Répondre