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Aragathis
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Message par Aragathis » 07 févr. 2010, 18:33

Ici, postons nos nouvelles - parce que, quand ça fait quinze pages, le Chat rimaillant tire la tronche. J'attaque.
Ainsi parlait Aragathis.

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Aragathis
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 07 févr. 2010, 18:34

ÉTHER

La démarche hésitante et le souffle mal assuré, l’homme titube dans les ruines de la salle à manger. La pièce a probablement été un lieu de vie, où trois familles se sont succédées pour partager des Noëls et des disputes vite oubliées ; mais le papier peint a tant pâli qu’on n’en distingue plus les motifs, et le sol n’est plus qu’amas gris de morceaux de plâtre détachés du plafond par le temps et l’humidité. Une ampoule nue, couverte de crasse au point d’être obscurcie, éclaire faiblement au bout d’un long câble la désolation des meubles cassés et du plafond noirci.
L’homme trébuche sur une pile de vieux journaux et lâche un juron. En se voyant dans les restes émiettés du miroir accroché au mur, il remarque son air déchiré et écorné, comme sorti d’un roman. Le charbon de ses yeux jure avec la pâleur presque maladive de sa peau, et ses cheveux en bataille lui donnent l’allure d’un fou. Il se détourne de son reflet pour se traîner un peu plus loin. Sa démarche emprunte aux rêves leur lourdeur instable.
Il s’effondre sur le canapé défoncé plus qu’il ne s’y assied. Les coussins usés laissent échapper un nuage de poussière que la petite ampoule ne parvient pas à percer avant plusieurs minutes.
« Je n’ai pas trouvé… » murmure-t-il, épuisé.
Il demeure avachi jusqu’à ce que sa respiration reprenne un cours normal. Un bruit de pas, amorti par les moutons de poussière qui couvrent le plancher, lui fait tourner la tête vers le fond de la pièce.
La vue de la jeune fille qui vient d’entrer lui redonne le sourire. Un peu moins grande que lui, elle n’a pas besoin de se baisser pour passer sous le fil électrique de l’ampoule. Ses vêtements usés soulignent la minceur de ses membres, affermis par des mois d’action ; l’impression de misère en émanant est balancée par la couleur cuivrée de sa peau, vibrante de santé. Son visage surtout, que les émotions ne remuent jamais, présente un regard posé et attentif à ceux qui le contemplent.
Pour l’heure, seul l’homme fatigué regarde ses lourds cheveux aux reflets métalliques encadrant ses yeux noirs, et lui seul devine le sourire qu’elle voudrait esquisser de ses lèvres immobiles. Il lui renvoie une pâle mimique de papier jauni, puis se souvient.
« Je n’ai pas trouvé… coasse-t-il à nouveau en laissant sa tête retomber sur le dossier crevé.
- J’ai compris, murmure-t-elle, ce n’est pas grave.
- Mais si, c’est grave… On en a besoin maintenant, et je ne peux pas y retourner. Besoin de récupérer, un peu… »
Le canapé s’enfonce sous le poids surprenant de la jeune fille lorsqu’elle s’assied à côté de l’homme, ramenant une jambe en tailleur pour mieux se serrer contre son dos. Posant les mains sur ses épaules, elle l’attire contre elle et le berce doucement.
« L’air me fait respirer… chantonne-t-elle.
- Et l’éther me fait voir, continue-t-il d’une voix endormie ; mais quand je reprends pied, je n’ai plus rien à boire… »
Un silence suit le début du chant, les laissant vagabonder au fil des notes.
« La chanson avait raison, dit-il avec un sanglot mal contenu. Il n’y a rien à faire, impossible de sortir d’ici sans ça… »
Il se redresse et se tourne à moitié vers elle, l’œil humide de fièvre.
« On ne peut pas rester ici un jour de plus, on est fichus, il nous faut la clé… Repasse-moi l’éther, je n’ai pas le choix, on n’a plus le temps. Il faut que j’essaie encore…
- La bouteille est vide, Nils… »
Les épaules de l’homme ploient sous la nouvelle, dans un froissement de papier journal. Il tombe plus qu’il ne se relaisse aller en arrière. De ses mains de plomb, la jeune fille le serre à nouveau contre elle.
« Peut-être qu’ils viendront nous aider, fait-elle.
- Non ! Personne ne viendra, personne ne veut, il ne faut pas… Ils ne doivent pas venir… »
Elle inspire profondément.
« Tout est difficile, admet-elle. Et alors ? Dors, si tu le peux, tu es épuisé… »
Il s’endort en deux respirations, calmé par le rythme profond du cœur qu’il sent battre derrière le sien.
« Tu parles toujours, quand tu rêves, murmure-t-elle. Dis-moi où est la clé, tu ne peux pas garder ça pour toi… »
L’homme s’agite dans son sommeil, ouvre à demi les yeux, les referme sans voir. Des mots, d’abord inaudibles ou insaisissables, puis juste compréhensibles, échappent à sa gorge assoiffée.
« Trop haut, trop froid, plus rien et plus de Lune… Pas supportable, trop de matière, on reste vulnérable et on finit par reculer… »
Une pause haletante, comme si les souvenirs de ses excursions repassaient à toute allure devant ses yeux.
« La bouteille, passe-moi la bouteille, faut que j’y retourne, l’éther et les étoiles, j’ai sommeil, passe-moi la bouteille, encore cinq minutes j’ai le temps… »
Il grogne et s’enfonce dans un sommeil comateux, ne prononce plus un mot. La jeune fille ferme les yeux de dépit. Toujours rien, des indices. Insuffisant. Il garde toujours le plus difficile à faire sans même le reconnaître, comme s’il était coupable de leur présence ici. Avec peine, elle relève les paupières et promène son regard sur la poussière et la tristesse des lieux. Pas un éclat de couleur dans cette pièce passée que le temps désagrège, se dit-elle, rien à voir ni à faire. Elle ne se souvient pas tout à fait comment ni pourquoi ils sont arrivés ici, peut-être que Nils le sait. Mais il ne dit jamais rien.
Elle est fatiguée et il dort ; elle s’autorise une pause et se laisse aller en travers du vieux canapé, serrant l’homme de papier dans ses bras. Précaution, être réveillée avant lui. Prudence.
Elle dort deux minutes plus tard.

Il se réveille, le teint aussi blanc qu’à l’habitude, mais un peu reposé. Il s’étire mollement, ouvre les yeux.
Il grimace de douleur et se couvre précipitamment les paupières. La lumière lui déchire l’iris, à travers ses mains pâles et ses paupières baissées. Ça ne peut pas être la lumière du jour… Pourtant, il a si mal qu’il croirait gober une flamme par la pupille. Mais non, si c’était le soleil, il serait mort…
Il entrouvre un œil larmoyant entre la fente de deux doigts. Le rectangle brillant que le soleil découpe sur le plancher moisi par l’encadrement de la porte forcée l’éblouit cruellement. Seul le soleil rasant du petit jour peut expliquer cette flaque de lumière ; dans cinq minutes, elle touchera le canapé, et dans cinq minutes il sera mort.
Affolé, il tente de se redresser. Mais les bras de plomb de la fille endormie le retiennent aussi sûrement que les chaînes d’un prisonnier. Les déplacer est bien au-dessus de ses forces. Il agite à l’aveuglette l’épaule de son amie.
Inutile, elle dort trop profondément. Il se rend compte, au hasard de son incohérence paniquée, qu’il n’a pas cauchemardé pour la première fois depuis longtemps. C’est bien pour ça qu’il est en danger à présent…
Un seul moyen, parler. Les sons et le sens, tout ce qu’il sait signifier. Seule issue.
Il inspire un grand coup, et relâche son esprit. Les mots, martelés par sa langue et hachés par ses dents, jaillissent tous ensemble vers la dormeuse. Brassant l’air en faisceaux de respiration précipitée, ils percutent l’air et le tympan. En trois secondes, il clame sa peur, l’urgence et la folie, le besoin et l’impuissance, l’imploration.
La respiration de la jeune fille se fait moins profonde, il entend le son cuivré de son souffle s’accélérer un peu. Encore un effort.
« Je dors, Nils, encore un peu, laisse-moi, fais attention au
- SOLEIL ! » hurle-t-il.
Elle se réveille en sursaut, libérant l’homme de son étreinte. Ses yeux d’airain ne sont pas blessés par la lumière, mais elle comprend sur le champ.
« C’est ma faute, bredouille-t-elle. Je suis désolée…
- Je sais, on doit bouger d’ici ! Viens, on recule vers la salle de bains ! »
Elle le guide en le voyant trébucher dans la réverbération qui l’aveugle et le blesse. Ils parviennent à la salle d’eau, dont le trou béant d’une porte disparue ne le protégera pas du soleil.
« Il faut qu’on fouille, balbutie-t-il, il y a forcément un reste quelque part d’éther ou d’éthanol, n’importe quoi que je puisse aspirer… »
Alors qu’elle arrache le rideau déchiré du pare-douche pour tenter d’obstruer l’encadrement de la porte, il ouvre précipitamment l’armoire à pharmacie et commence à en écarter les quelques flacons poussiéreux, jetant au sol les boîtes de pansement et de cachets, qui ne peuvent servir à rien.
« Merde ! »
Sa peur augmente à mesure que les pilules jonchent le sol. Ses mouvements se raidissent, on le croirait près de se déchirer. La jeune fille s’en rend compte alors qu’elle finit d’ajuster le rideau, dont les trous laisseront néanmoins filtrer de dangereux filets de lumière.
« Calme-toi, tente-elle. On peut tenir un peu de temps ici, peut-être même jusqu’à la nuit si tu supportes ce qui passera à travers le rideau… Je me mettrai devant, tu pourras résister jusqu’à la nuit et on partira. Et ils savent qu’on est là. Ils finiront bien par venir nous chercher… »
Il s’arrête net dans sa recherche frénétique.
« Tu y crois encore ?
- Il faut bien, Nils. On n’a pas vraiment le choix. »
Il se détourne, furieux. Plus contre lui-même que contre qui que ce soit, surtout pas contre elle. Il n’aurait pas dû s’énerver. Il n’aurait pas dû s’endormir. Il n’aurait pas dû échouer, pas tant de fois. Il aurait dû comprendre dès le début le sérieux de ces tentatives, au lieu d’y prendre goût. Maintenant, il n’a plus d’éther, ni d’espoir.
Mais la dernière boîte de pansements écartée laisse voir une minuscule bouteille. Il n’osait plus y croire.
Juste assez d’éther pour deux minutes. À peine. L’air liquide tremblote entre les parois de verre. Les mains tremblantes, il débouche le flacon.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Il se retourne.
« J’y vais, c’est le moment ou jamais.
- Dans ton état ? demande-t-elle, agressive. Tu ne passeras pas les premiers nuages ! »
Il se regarde, écœuré de lui-même. C’est vrai, il est trop faible. Il s’est consumé aux flammes sans retenue des astres lointains, il a usé ses forces à courir sur les courants d’air, la lumière vient de le brûler. Il n’a aucune chance s’il y retourne avant plusieurs jours. Dont ils ne disposent pas.
« C’est notre dernier espoir, grince-t-il sur la défensive. C’est ça ou me laisser mourir ici, dans cette salle de bains en ruine, dans ce monde pourri ! Tu as une meilleure solution ?
- Oui ! »
Elle lui arrache la bouteille des mains.
« Tu ne sais pas t’en servir, gémit-il. Pas aussi bien que moi, tu n’as aucune chance…
- Je ne vais pas l’utiliser, répond-elle, adoucie. Je ne veux pas. Ça ne nous a pas réussi jusqu’ici, et je ne pense pas que la clé soit là-dedans.
- In vino veritas », fait-il.
Il pouffe d’un rire nerveux, s’enfonçant le visage dans les mains. Mais son rire se change aussitôt en larmes.
« Tu vas faire quoi ? Nous sauver ?
- Non, dit-elle doucement, je vais attendre jusqu’à ce soir. Je suis sûre que tu peux tenir la journée. Réfléchis, ce flacon ne représente que deux minutes, tout juste. On ne peut pas les jouer sur un coup de tête. Ils faut attendre, peut-être qu’ils viendront après tout.
- Mais ils ne viendront pas ! crie-t-il en pleurant franchement, épuisé. On est seuls, perdus… »
Il s’affale contre le mur de faïences fendues par le temps, et glisse jusqu’au sol, se recroquevillant sur lui-même.
« Prisonniers, prisonniers ici, rien à faire, on est fichus… »
Il ne se calme pas, ne peut que sangloter sur le carrelage brisé, au milieu des débris de porcelaine et de vieux meubles. Dépitée, la jeune fille pose le flacon sur l’étagère au-dessus du lavabo ébréché. En voyant la bouteille abandonnée, il se redresse brusquement pour l’attraper. Manquant son geste, il retombe aussi faible qu’un nouveau-né. Ses membres de papier, atteints par la lumière de l’aube, n’ont même plus la force de le maintenir debout.
Elle s’accroupit vers lui, repousse délicatement une mèche de cheveux en travers de son front moite de peur. Elle s’agenouille puis le prend dans ses bras, le soulevant comme une plume. Qu’il est léger, pense-t-elle, peinée par sa vulnérabilité.
Qu’elle est forte, pense-t-il avec amertume. Il ne s’aime pas, il admire cette fille de plomb. Il panique de plus belle, repensant vaguement à l’éther, à rentrer, à elle, au milieu d’un délire sans suite où des nuages obscurs précipitent vers son esprit une grêle de peur. Il détourne les yeux pour cacher ses larmes.
Elle l’embrasse.
De surprise, il sursaute, comme réveillé par un coup de tonnerre ; il gesticule, lui échappe, roule sur le plâtre émietté et trouve la force de se redresser aussi vite qu’il le peut.
Le bruit de sa tête heurtant le lavabo retentit dans la salle de bains, à la manière du gong qui sonnait la fin d’un combat qu’elle avait vu dans une de ses premières oniries. Cette violence l’avait dégoûtée des substances de voyage, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus le choix. Il lui semble que c’était des siècles auparavant.
Il gît au sol, totalement sonné. Les yeux à demi ouverts, il voit trouble et n’entend pas ce qu’elle lui dit. Ses mains remuent faiblement dans le vide.
Elle soutient sa tête, caresse son front. La fraîcheur de bronze de ses doigts rafraîchit ses tempes, le calme. Il sombre dans l’inconscience.
La jeune fille ne sait pas vraiment quoi faire. Une bosse grossit déjà à l’arrière du crâne de l’homme, mais il n’a pas l’air en danger.
Ils ne viennent pas.
Elle était persuadée qu’ils viendraient, au moins avant un tel accident. Mais elle est seule avec lui. Le silence règne dans la salle de bains, rompu par intermittence depuis que le robinet s’est déplacé sous le choc et laisse échapper des gouttes d’eau sale.
« Nils. »
La jeune fille sursaute : elle n’a pas parlé. Pourtant elle a bien entendu.
« Nils. »
La voix s’est rapprochée. Elle vient de derrière le rideau pendu à la place de la porte. Un bruit de pas approche, signal discret d’une présence.
« Nils, écoute-moi. »
Le rideau a remué faiblement, sous le souffle léger de la voix ; mais le soleil perce toujours, tandis que l’ombre de la femme qui parle devrait se projeter sur le tissu plastifié. Personne ne se tient là.
La jeune fille reste calme. Nul n’est venu, c’est vrai. Mais il y a ce son qui grandit, cette voix de femme qu’elle ne connaît pas, qui connaît Nils ; qui ne parle plus, mais chante. La mélodie éveille un souvenir diffus dans l’esprit de la fille, lui évoque un départ, un envol peut-être. Les notes s’éloignent subrepticement.
L’homme se réveille en sursaut, les yeux fixes.
« Le chant de la clé. »
Sa tête retombe sur les genoux de la fille ; il garde pourtant les yeux grand ouverts. Inconscient mais éveillé, il ferait peur si le chant n’était pas aussi rassurant.
Qu’en penser, que faire ? La voix continue de chanter, mais plus haut, de plus en loin. La jeune fille tend désespérément l’oreille, mais elle comprend bien que les dernières mesures se perdront dans le vide. Elle ne les connaîtra pas ; ils ne rentreront pas chez eux.
La voix s’estompe, comme celle d’un oiseau entrant dans un nuage. Que faire ?
Une voix s’ajoute à l’autre. Nils entend encore, lui, ses oreilles sont plus fines. La jeune fille se penche jusqu’à coller son oreille sur ses lèvres. Il indique dans sa transe ce qui doit être fait ; elle écoute, silencieuse, et attend qu’il ait tout dit.
Alors qu’il se réveille, il sent l’approche cuisante des rayons du soleil à travers le rideau. La fille a le temps de lui adresser un regard en finissant de respirer l’éther qui s’enfuit du flacon, puis elle ferme les yeux : elle part.

Elle avait oublié comment c’était, ce qu’on ressentait. Monter aussi haut, aussi vite, elle que son corps de plomb maintenait au sol… Dépasser les nuages en clignant des yeux et courser les étoiles ; sentir le vent faire voler ses cheveux et abraser sa peau… Non, plutôt être le vent, plus rapide que l’air. Plus pur aussi, être, à la manière d’une flamme, présence seule.
Mais bientôt elle atteindra la limite qu’elle n’a jamais approchée, que Nils n’a pas réussi à franchir : l’éther vrai, le vide entre les planètes et les mots – l’espace, le néant, autant de noms semblables dans leur sens.
Elle se sait trop matérielle encore pour cette frontière du rien. Oh, bien peu : quelques atomes de pensée en trop, un brin de respiration dans les veines. Mais elle sait ce qu’elle doit faire, ce que Nils ne savait pas ; elle continue alors de monter comme une étoile invisible, et commence à chanter ce que Nils lui a fredonné.
Le chant transcende encore son vol. La vitesse, si agréable jusqu’alors, devient presque brûlante. Pour ne pas y penser, elle chante encore plus fort. Le souffle de l’air, puis du vide, le souffle de son chant, le souffle qu’elle incarne, se font toujours plus forts. Elle ferme les yeux ; ne pas choisir la destination à la vue, c’est ça, la laisser venir. Ne pas être ni devenir, mais dépasser. Dépasser la vitesse, la lumière. Le son. Les mots la grammaire voler le temps.
L’atterrissage est violent ; tenir la dernière note jusqu’à la fin, avant d’ouvrir les yeux, c’est très important. Le silence se fait lorsqu’elle se trouve à bout de souffle. Elle peut enfin regarder.

La tête sur ses genoux, Nils est endormi ; il a toujours une peau blanche comme le marbre, les yeux creusés et soulignés de cernes équivoques, mais il est là. Vivant. La fille jette un coup d’œil autour d’elle. La salle de bains n’a pas bougé, mais elle ne la reconnaît pas. Les carreaux de faïence et la petite fenêtre ne sont pas brisés, le sol n’est pas jonché du plâtre tombé du plafond ; le rideau de douche, déchiré, résonne dans le lavabo intact des gouttes régulières que lâche le robinet mal fermé. Elle s’aperçoit dans le miroir bas, lequel n’est plus fendu, seulement sale : la mine défaite, les yeux brillant, le teint assez pâle aussi. Elle est heureuse de se voir, de se reconnaître. En tombant jusqu’au sol, son regard voit sans parvenir à s’y fixer plusieurs bouteilles de tailles variées. Couleurs de verre et étiquettes différentes, mais contenu semblable : plus rien.
Des pas résonnent dans l’escalier, derrière la porte ; mal assurés, ils évoquent ceux d’un convalescent ou d’une personne difficilement éveillée. S’ils venaient, finalement ?
Mais elle se rendort, la joue contre celle de Nils.
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 08 févr. 2010, 18:36

Enchanté ; et moi, Aragathis, ou Le renard.
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Message par Yelti » 08 févr. 2010, 18:46

Que veux-tu de plus vieux râleur ! :joker:

Un peu trop werbérien à mon goût, mais l'histoire a fini par m'emporter, Bravo signor Aragathis.

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Message par Yelti » 08 févr. 2010, 19:13

Râleur.

Et pis Werber, c'était bien.
Même si on peut le ranger dans la catégorie des auteurs "qui font toujours la même chose en un peu moins bien à chaque fois".
En tout cas, plus ça va, plus c'est brouilloneux, plus la syntaxe et la ponctuation sont massacrés. Mais les deux premiers tomes des Fourmis, c'était pas mal. Pas mal du tout, même.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 08 févr. 2010, 19:39

Encore comparé à Werber, dont je n'ai qu'une lecture à mon actif. Qui d'ailleurs ne m'a pas du tout impressionné. De toute façon, Boney, je te snobbe de tout mon fi.

Houlà, j'ai d'ailleurs oublié de préciser (pressé par le temps) que je ne suis pas le seul auteur de cette nouvelle : je l'ai écrite mettant au propre l'histoire qu'une amie et moi avons improvisée par msn la semaine dernière.
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 08 févr. 2010, 20:23

J'y verrais plutôt, pour l'inspiration de ma part du récit, les traces d'un Las Vegas Parano et de l'abominable Labyrinthe de Pan.
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 09 févr. 2010, 00:00

Très bon films !
M'en vais lire ta nouvelle demain :)
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par dwynned » 09 févr. 2010, 12:30

je n'avais pas encore pris le temps de la lire, c'est chose faite!
excellent! j'ai été transportée! t'as vraiment un don...
i por vida del rey! sous ce loup...
...c'est le renard!

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 09 févr. 2010, 14:41

Me suis laisser avoir sur la fin :)

Je préfère tes poèmes Ara. Néanmoins cela reste bon ! Serait ce pour un concours ?
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par Aragathis » 09 févr. 2010, 15:15

Nenni ; c'est une onirie qui a tourné au road trip à cause de moi :D . On fait souvent ça tous les deux : posés sur msn, on brode une improvisation qu'on n'a encore jamais mise au propre ; celle-ci m'a tant plu que j'ai écrit d'une traite le premier jet (correction en cours).
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 09 févr. 2010, 22:08

Le concept de road trip est fort plaisant.

Après l'attaque... voici l'interlude... Dans le post suivant, distinguons tout cela.
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par kervin » 09 févr. 2010, 22:09

Omerta : n.f, Loi du silence.

Dockers.

Il s'affaissa sur le macadam brillant de pluie, s’effondrant une fois de plus après une soirée passée à boire, en compagnie des plus illustres piliers de comptoirs du lieu. L’individu se réduisait à son état le plus basique… une loque imbibée d’alcool.
Il se releva, tituba quelques instants, et s’écroula. Le barman entendit un vague ronflement en fermant sa porte, il donna un coup de pied dans le tas informe que formait son dernier client, il ne tenait pas à ce qu’on le retrouve devant son pub, ivre… mort. L’homme se releva, et continua vers les docks.
« Plus rien à en tiré de ce pauvre vieux, même pas pour l’exploitation. » Pensa le tenancier en regardant l’ivrogne partir, il secoua la tête et s’enfonça dans les brumes inquiétantes de la nuit, vers le vieux port.
Yeux gris clair, embrumés par l’alcool, cheveux grisonnants, traits grossiers, visage mal dégrossi, de stature moyenne, un peu trapu. Enfoncé dans un vieux ciré dégoutant de pluie, des chaussures de protection comme en porte les maçons, l’homme avançait maintenant d’un pas mal habile. Il ne faisait plus rien. Depuis que sa femme l’avait quitté, il ne pouvait plus rien faire, ce matin un accident bête, un de ses collègues avait perdu deux jambes à cause d’un container mal arrimé, l’enquête rapide faite par le chef de chargement avait montré que c’était lui qui avait arrimé ce foutu container. Le docker blessé avait eu le temps de dire à sa femme qu’il fallait lui faire un procès, et il se retrouvait avec la Commission sur les bras.
Il s’arrêta, essayant de percevoir quelque chose autour de lui, essayant même de trouver où il pouvait être. Il sentit un frisson glacé courir le long de sa colonne vertébrale. La brume masquait tout, ce n’était pas cela qui le dérangeait, après trois mois dans ce trou à rat il s’y était habitué, non il y avait autre chose, de plus dangereux. Une poutrelle grinça, brisant le silence inquiétant. Il se secoua, essayant de retrouver ses esprits.
« … l’alcool de James est divin… »
L’alcool, un de ses nombreux problèmes, il buvait. On pouvait même le considérer comme alcoolique. Ses pas l’avaient mené là où ils se rendaient le plus naturellement. L’endroit le plus glauque de la ville, qui était à la fois son lieu de travail, et son lieu de vie.
Vacillant légèrement, il fit quelques enjambées. La jetée surgit devant lui, les immenses grues de chargement se dressant au dessus de sa tête, les gigantesques paquebots le dominant dans la nuit, tels des titans fantomatiques et tout puissant. Ici, tout était métal, béton, saleté. Un chien hurla, quelque chose tomba dans l’eau saumâtre le faisant réagir. Il s’arrêta à cinquante centimètres du parapet et s’assit sur une bite d’amarrage. L’odeur de vase et de limon était particulièrement forte, il plissa le nez, et sortit une cigarette afin de masquer les senteurs nauséabondes.
Il dégrisait peu à peu, l’air froid accélérait le processus. Il savait qu’un jour on risquait de le retrouver non pas sur le quai, mais un étage en dessous... Il dérogeait à une des règles principales, « Ne pas boire », et il s’en contrefoutait, tout comme la semaine dernière quand il avait contrevenu à une autre, en allant visiter une musardine.
Il jeta sa cigarette, et en ralluma une autre, il était seul, il en crevait. La nuit se fit un peu plus oppressante, lui donnant l’impression d’être enfermé dans une pièce close. Il sursauta en entendant un bruit un peu plus fort du côté du hangar 14. Un frôlement dans son dos le fit se lever d’un bond, le dégrisant complètement. Il était certain d’avoir entendu quelque chose. Quelque chose d’humain. Les dernières vapeurs du whisky ambré de James s’enfuirent rapidement, remplacées par des sueurs froides. La brume était opaque, empêchant de voir quoi que ce soit.
« Calme-toi. Calme-toi. »
Il marcha rapidement vers son habitat, coincé entre deux anciens containers, perdu dans un endroit déserté par la lie de l’humanité. Il rit nerveusement. Même les pires rebuts que portait cette terre refusaient de vivre ici. Et lui… il y était obligé.
Un bruit de foulées rapides résonna sur la coursive, il se plaqua contre le pylône de béton armé le plus proche, sa respiration s’accéléra, et il sentit son cœur s’emballer.
« Il n’y a rien, ce n’est pas eux. Tout va bien. Calme-toi, ce n’est qu’un rat… »
Il voulait y croire à cet immense rat qui roderait ici la nuit, selon les vieux dockers, à la légende de ce monstre vivant dans les égouts de la ville, terrorisant les bourgeois égarés, démembrant les clochards ivres du port. Il leva les yeux vers la nuit sans lune, cherchant à percer les ténèbres qui l’environnaient.
« Foutue brume ! Foutue de foutue brume ! »
Elle couvrait tout, les grues lui semblaient menaçantes, il crut percevoir un léger grincement, comme si quelqu’un déplaçait une des échelles métalliques d’un des cargos. Il se précipita vers la cabine que les dockers utilisaient lors de leur pose pour boire un café. « Ce n’est pas possible ! Ils ne sont pas là, ce n’est pas possible ! Pas après 17 ans. » Il essaya de forcer la porte, inutile, la moitié des Dockers trempaient dans des magouilles louches, et savaient très bien comment verrouiller une porte de façon sûre.
Une sourde terreur l’envahissait peu à peu, il tremblait de tous ses membres, comme pris de spasme, son rythme cardiaque s’était accéléré au point de n’être qu’une sensation douloureuse d’emballement surnaturel. Il haletait. Sans réfléchir, il se mit à courir vers le container le plus proche et s’appuya contre celui-ci cherchant sa respiration, il fixait la noirceur de la nuit, il situait l’origine du bruit dans cette direction. Une sensation de fraicheur assaillit son visage, un souffle rauque sortit de ses lèvres.
-Qui ?! Qui êtes-vous ?! Je suis armé ! Hurla-t-il d’une voix tremblante, le visage ahuri, les yeux écarquillés de terreur.
Il s’écarta de l’endroit scrutant les brumes sombres. Sa visibilité lui semblait accrue, son ouïe supérieur à la moyenne.
« Souviens-toi… ne t’affole pas… dirige-toi vers un endroit sûr… » Lui qui avait été le meilleur il se retrouvait sans issue de secours, sans armes, sans capacité, il n’avait rien prévu. Un claquement sec sur le béton lui appris que quelque chose ou quelqu’un n’était pas loin. Il se rua vers son « logis », tentant désespérément de se souvenir où il avait caché son arme. Ses capacités intellectuelles refusant de lui obéir, il farfouilla quelques secondes sans rien retrouver.
-Tu sais bien que tu ne les as plus, Antonio.
La voix résonna de façon macabre dans la nuit, l’homme se recroquevilla et se traina vers un coin sombre. Il aperçut la flamme d’un briquet à quelques pas, sans pour autant distinguer le visage de celui qui le connaissait. Gants, feutre mou. Il cessa de se trainer pris d’une paralysie soudaine. « Non… non…, ils ne peuvent pas… 17 ans… » Il ne restait de la lueur du briquet, que le bout rouge d’une cigarette. Dès qu’il put à nouveau se lever, il partit en courant vers les paquebots. Grimpant dans la carcasse noire qui se trouvait devant lui, il fuyait à perdre haleine, traversant les coursives empestant l’huile et le mazout. Il s’appuya contre une porte. La nuit était totale, pas un bruit. « Je suis un animal, je suis traqué, il est le chasseur… où est-il ? » Il comprit alors toute l’horreur d’être le gibier, d’être celui qui est poursuivi sans aucun doute quant aux issus possibles. Une course à mort, voilà ce que c’était. Son environnement lui parut soudain éminemment dangereux, il eut besoin de voir la nuit, de sortir de cette construction maladive, sortant droit de l’enfer économique humain. Il passa une main sur sa barbe sale, et se frotta les yeux. « Où est-il ? Où est-il ? » Il s’avança à pas feutrés vers l’échelle qui menait sur le pont. Terrorisé à l’idée que l’autre puisse l’attraper. Grimpant dos aux échelons il se retrouva dans la brume froide. Il s’accouda au bastingage pour essayer d’entendre un bruit qui signalerait celui qui le chassait.
Un vent frais balaya le pont, s’agrippant au ciré de l’homme, le faisant claquer dans le silence.
-Tu as donc oublié, Tonio ? La voix caverneuse se situait au-dessus de lui, mais aurait tout aussi bien pu être derrière, voire en dessous.
Il passa par-dessus le bastingage, s’écrasant contre le béton dur de la jetée, évitant de peu l’eau pourrie. Se précipitant vers la grue de chargement, il grimpa quatre à quatre les escaliers gris, à chacun de ses pas un bruit métallique résonnait dans la nuit. « Partout, il est partout. C’est la grue qui a mal arrimé le container… la Commission ! » Il s’assit, sachant que la traque pouvait durer indéfiniment, terrifié, il avait l’instinct animal de faire le mort, de ne plus bouger. Une peur panique l’habitait entièrement, gouvernant sa pensée, ses membres, son corps, ses réactions… tout son être était porté vers la survie, vers la vie, il ne voulait pas mourir «Le Sicilien ! Pas après 17 ans… »
Dans les premiers temps, il pensait que cela serait simple de vivre, ce n’est qu’après un an de changement de planques constant qu’il comprit qu’il n’aurait plus jamais un instant de paix ni de liberté. Sa femme le quitta à cette époque, elle refusait cette vie, elle ne comprenait pas… comment aurait-elle pu ?
Il sursauta en entendant un bruit en dessous de lui « Ici il ne me trouvera pas. Je suis trop bien caché, trop silencieux, invisible… »
Il n’eut pas le temps de voir le visage de celui qui le chassait, il sentit un froid insoutenable sur sa tempe, semblable à la structure sur laquelle il était prostré.
-Pour la Cosa Nostra, Antonio, et pour Luigi.
Sa peur disparue à l’instant où il entendit la déflagration sourde.
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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Re: Aux dernières nouvelles

Message par dwynned » 09 févr. 2010, 22:30

suis trop fatiguée, (et j'ai plus toute ma tête) pour lire cette nouvelle, je me ferais une joie de la lire demain :)
i por vida del rey! sous ce loup...
...c'est le renard!

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dwynned
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Re: Aux dernières nouvelles

Message par dwynned » 10 févr. 2010, 23:54

c'est stressant (je n'aime aucune sorte de chasse)
mais bon, ca prouve que ca marche ;)
je trouve que la fin laisse un peu sur sa faim par contre
i por vida del rey! sous ce loup...
...c'est le renard!

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