Au jour le jour (Chroniques)

Les jeux et concours pour se détendre entre nous...

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Vers qui votre faveur vous porte-t-elle ?

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Re: Au jour le jour (Chroniques)

Message par kervin » 07 déc. 2010, 12:50

Tu fais bien, je n'aime pas ce que j'écris. (Ok, cela ne va pas du tout en ma faveur.)...
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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Re: Au jour le jour (Chroniques)

Message par Yelti » 07 déc. 2010, 14:12

Oô.. j'ai perdu un vote :cry: :-P.
Mais vous avez raison. Votez Aragathis.

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Re: Au jour le jour (Chroniques)

Message par kervin » 18 déc. 2010, 19:02

La sixième est pour quand ?
Mylord, je te l'ai déjà envoyée, ou non ? Je ne me souviens plus.
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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Re: Au jour le jour (Chroniques)

Message par Aragathis » 27 mars 2012, 10:54

Ah ben oui, carrément. Qu'est-ce qu'on fait ? On termine, ou on recommence ?
Assume tes fonctions d'organisateur, tiens : pose consignes, impose dates, expose idées !
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Au jour le jour (Chroniques)

Message par personne » 27 mars 2012, 20:21

Moi, mais que quoi s'il vous plait, comment je dois faire ?... Combien ça coûte il faut signer où est-ce que ça donne un sens à ma vie ?
J'aime être la bonne personne au mauvais endroit et la mauvaise personne au bon endroit.

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Re: Au jour le jour (Chroniques)

Message par Yelti » 24 juil. 2012, 11:51

On peut peut-être publiés celles qui ne l'ont pas été. Non ? Et regrouper les chroniques par auteur.
Considérons que c'est fini et que c'est tant pis si y'a pas le même nombre de chroniques par chroniqueur.

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Re: Au jour le jour (Chroniques)

Message par Aragathis » 25 juil. 2012, 15:59

CHRONIQUES DE LA FIN DU MONDE


1 – CLIC

Tout passe, et tout s’achève. Le jour, l’année, l’amitié, le travail, l’amour, la tranquillité, l’espoir, l’heure de cours, les discours, la lumière, les droits, le devoir, le courage, la fierté, la chance, le talent, la beauté, le désir, le plaisir, la douleur, la vague… Et moi.
On le sait tous, pourtant on ne le sait pas. On le conçoit, on y pense parfois, on l’accepte rarement ; on n’en tient jamais compte.
Et un jour, cette réalité nous retombe dessus avec la violence de la haine. Elle écrase la moindre de nos pensées d’alors, tous nos tracas du jour ; elle domine par son énormité nos plus grandes réflexions, elle ridiculise nos plus beaux idéaux. Elle nous tue enfin, d’un coup en pleine poitrine, au hasard d’une conversation, aussi insurmontable et aveugle que le cancer. On meurt aussi sûrement de l’horreur du gouffre que de ne pas le voir, et la certitude de notre poussière est le plus profond des abîmes.

Et le désespoir s’accroît encore lorsque vous vous rendez compte que nul ne comprend votre désarroi, que nul ne sait que vous savez, que vous avez saisi. Qui pourrait, au moment où vous en avez le plus besoin, percer à jour le masque de chair et de mots que vous avez composé toute votre vie sans trop y réfléchir, pour protéger… Pour protéger quoi ? Rien, comme vous venez de vous en apercevoir. Et vous crevez, sans que quiconque le sache, derrière votre défense impénétrable, comme un roi sans royaume mourant de faim dans son inexpugnable donjon – seul.

Alors vous cherchez, vous cherchez frénétiquement pourquoi, comment vous êtes arrivé à cette abomination de la conscience. Où, quand, quel choc a bien pu détruire tout votre monde ; quelle torture vous a ramené à la terreur de la réalité.
Et vous comprenez, avec plus d’effroi encore, que le déclic n’était rien. Il était sous vos yeux depuis le début, sans que jamais vous ne lui prêtiez la moindre attention. Mais six mots suffisent pour enclencher le retardement.

« Pourquoi tu te lèves le matin ? »
Une conversation sur l’oreiller, à trois heures du matin. Suffisamment anodine pour ne pas rester sur ses gardes, pour ne pas surveiller sa pensée ; suffisamment rare pour libérer la langue entre deux baguenauderies.
Et la question claque, en six mots de feu et en travers de l’esprit. J‘aurais dû me méfier pourtant, je connais bien cet état où la lassitude du mental rejoint celle du corps ; où on est par trop vulnérable à ce genre d’assauts. Mais la fatigue et la distraction l’ont emporté sur ma paranoïa.
« Pourquoi tu te lèves le matin ? »
Ne riez pas. Ç’a aussi été ma première intention. J’ai ravalé mon rictus avant même qu’il ne déchire mes lèvres.
Pensez-y. Pourquoi vous levez-vous le matin ? Quel but avez-vous ? Quel intérêt y trouvez-vous ? Quels désirs, quelles intentions peuvent bien vous motiver à vivre ? Avez-vous seulement un but ? Avez-vous vraiment des désirs ? Êtes-vous vivant ?

Ne répondez pas par une pirouette. J’y ai songé aussi, mais j’ai immédiatement su que ça ne m’apporterait rien. Qu’importe que je ricane, si derrière ma grimace je me crève de terreur.
Cherchez la vraie réponse, au fond de votre sincérité. On parie que vous ne trouverez rien ?

Je n’ai rien pu répondre. Je me lève sans faute, chaque jour depuis ma naissance, en un rituel aussi machinal que mâcher, respirer ou marcher. Et il faut attendre une question pareille pour m’apercevoir que j’ignore absolument pourquoi je m’y tiens.

Pourquoi ? Pourquoi me lever le matin ? Qu’attendre de ma journée ? Qui et quoi m’apportera ce que je ne sais même pas attendre ? Si on ôte la seule inertie de l’habitude, que trouver à un acte aussi désespérant que le lever ? Ce geste a-t-il la moindre utilité ? Y gagnerais-je quelque chose ? Construirais-je ? Fais-je seulement ?

Et la bombe est lâchée dans ma tête.

Votre conscience s’autodétruira dans 6… 5… 4… 3… 2… 1… Clic.



2 – ALLEZ-VOUS EN

« Les souvenirs les plus marquants, les moments les plus importants de ta vie, ne sont pas ceux où tu étais seul », dit Georges Clooney.
Et l’autre imbécile heureux, convaincu de son erreur, d’aller embrasser sa future femme, laquelle lui pardonne tout et l’amène à l’autel avec un sourire béat sur sa tronche d’objet de mode, le même sourire s’étalant bêtement sur la face de la ménagère qui pleurniche devant la toile dans son mouchoir à papier et son pot vide de popcorn amer.

J’ai rarement entendu aussi beau, et aussi stupide.
Le raisonnement est tronqué. Même si après réflexion les autres participent de mes plus beaux souvenirs, c’est aussi le cas des pires heures de ma vie. Les quelques fois où j’ai eu un sentiment de l’enfer, c’était avec vous.

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis senti seul. Et j’ai toujours aimé ma solitude. Au point que je l’ai cultivée, peaufinée ; élevée au rang d’art, de mode de vie ; je l’ai approfondie et enrichie ; protégée.
Je la recherche toujours, du plus profond des foules, de l’angoisse d’un trottoir bondé, de la crasse d’un bus, de la perspective étroite d’un ascenseur, de la gaieté comme des colères d’un repas en famille, de la joie des amis, des coups de téléphone de Mamie, du coup de sonnette du facteur, de la commande au restaurant, de la quittance d’électricité, du bonjour à la dame, du service à la voisine, du salut au voisin, des nouvelles du cousin, des œillades des filles. Jamais je ne l’oublie, jamais on ne se quitte, même au plus profond de vos bras et de nos nuits. C’est une compagne bien plus fidèle que vous ou moi, mesdemoiselles. Surtout vous.

Evidemment, je ne m’entends pas parfaitement bien avec elle. Nous aussi avons nos disputes. Nos crises. Nos phases de haine et nos phrases d’ordures. On tente de s’éloigner l’un de l’autre. Pour réfléchir, au calme. Bien sûr j’en souffre parfois. J’en crève souvent. J’enrage contre elle et contre moi-même. Je passe parfois des semaines à supporter de plus en plus mal sa présence à mes côtés. Je lui reproche sa possessivité, je m’accuse de trop lui sacrifier. Notre dispute monte et gronde et craque, jusqu’à ce que ma colère explose entre nous comme une apothéose de Radiohead.
Alors je la quitte, furieux. Je la plante dans mon appartement et je m’enfuis pour voir les autres. Je passe des jours à me griser de compagnie, avec des amis ou avec les inconnus ; à boire les paroles et à crier des dialogues. Puis je commence à sentir la fausseté de ton, le désaccord de l’orchestre de nos humeurs et les fausses notes de nos conversations. J’entends les erreurs de texte, les oublis que le souffleur lui-même ne remarque jamais. Je vois les costumes et le décor, la mise en scène. J’ai alors un haut-le-cœur et je rends, je gerbe, je glaire toute cette horreur, tout ce vaudeville.
Je m’échappe à nouveau, je tombe le masque et retourne en moi-même. Je reprends ma liberté en écartant mes amis, en écartelant mes amours. Je rejoins l’apaisement de ma compagne de toujours. Et, dans le calme profond de ma retraite, je comprends le monde en écoutant le vieux Beethov ou en jouant à Dieu sur le papier noirci de mes griffures.




3 – SOIS ACIDE

La lumière est tamisée au maximum. Le fauteuil profond est poussé devant le feu repu, qui réchauffe les petits croissants maison fourrés au saumon, au jambon fin ou à la tapenade de tomates. Beethoven fait vibrer sourdement le verre de porto frappé que j’ai à la main ; avec D’un château l’autre sur les genoux, je me sens ce soir d’humeur aristocrate. Le seul regret du moment est de n’avoir pas à mon côté la présence rassurante du chat indispensable.
Quelle perfection ! quelle magie subtile dans l’absence totale d’empêcheurs de soirer en rond ! Dieu, que je me sens bien ! dirais-je pour peu que je crûs au diable. Enfin un temps heureux qui ne me coûtera aucune supercherie, aucune épuisante improvisation de sourires, de bonsoirs et de faux-semblants !
Car ils se font rares, ces moments où la compagnie ne m’insupporte pas. Je pose Céline le temps de compter les personnes auprès desquelles je peux passer un soir entier sans m’ennuyer profondément.
Trois. Nom de Dieu – enfin, mince alors, puisque je ne crois pas. Trois personnes. Une main compte trop de doigts pour dénombrer ceux qui ne me lassent pas en moins de quelques heures. Je vérifie le chiffre, il est correct. Quelle horreur.
J’éclate de rire et fais rouler un peu de porto sous ma langue. Trois. Pour un peu, je serais fier de moi. À bien y réfléchir, Céline aidant, je m’étonne même un peu d’être surpris. Je me croyais plus ermite que ça encore. Les chiffres parlent mieux que les discours.
Mais soyons honnête. Dire que les autres m’insupportent, en sus d’être un lieu commun inepte, est injuste et incomplet : il faut bien reconnaître que moi aussi, je les dérange.
Distrait une fois encore de mes pensées par une remarque acerbe de Ferdinand, je ferme l’ouvrage pour mieux me concentrer. Oui, décidément, je dois être imbuvable en soirée. Quand je m’ennuie, je deviens égoïste. Egoïste, j’oublie de faire attention à l’humour des autres. Et je finis par plonger la tablée, la salle ou le lit double dans le bain acide de mon humour noir.
J’imagine que je me change vraiment en pourriture accomplie. Loin de me calmer, l’odeur de chair brûlée et les rictus d’incompréhension encore polie – que les gens sont délicats, ou timides ! – me sortent de mon ennui avec la rage absurde d’en découdre. Et je découds sec.
Je fais sourire certains d’abord, grimacer tout le monde ensuite ; je ligote, je tords, je mords, je scie, je cloue, je brûle, je tranche, je décapite, je perce, je noie, je gèle, j’enterre et j’abomine. Plus le sang coule, plus les convives refroidissent, plus je deviens fort – et cruel.
Ce n’est qu’au gémissement d’un enfant qui ne comprend pas tout, discrètement étouffé par la maîtresse de maison – le gémissement, pas le môme – que je prends enfin conscience de mon erreur. Je me tais au milieu d’un champ de cadavres, de vins tièdes et d’ambiance glacée.

Je suis bien plus tranquille ici, soupir au coin du feu et sourire au coin des lèvres. Les autres s’en portent d’autant mieux, aussi.




4 – TOUT LE MONDE VA MOURIR ? ET ALORS ?

J’ai l’impression d’avoir passé la moitié de ma vie en quelques mots. De l’avoir repassée, plutôt. Et le sentiment me taraude que je ne vais pas tarder à voir la suivante. Le mieux, c’est que pour une fois on m’écoute – en tout cas on m’entend.
C’est drôle cependant comme je m’en moque. Je ne m’intéresse pas aux autres. Je me moque tout à fait de certains, et j’ignore jusqu’à l’existence du plus grand nombre. La seule différence entre eux et moi pourtant, c’est que j’accepte cet état des choses.
Parce que vous, monstrueux hypocrites sous-développés de l’introspection, vous les incongrus humanistes, vous, les flapis de la haine ordinaire ; vous qui grimacez devant la misère d’un sans-abri, qui pleurnichez face aux pixels d’un Haïtien qui a perdu la vie sous Cortisol, ses jambes sous les débris de sa cahute, et son humanité sous Aristide ; vous qui pleurez carrément au malheur d’un ami ; vous enfin, qui hurlez à la mort en enterrant vos familles : soyez honnêtes. Vous vous foutez bien de tout ça.
Ne niez pas, sub-existants de la franchise ! Je vous ai vus sourire aux blagues sur les clochards. Je vous ai surprises à vous réjouir de la séparation de votre meilleure amie et du type qui vous plaît. Je vous ai compris quand, entre deux éloges mensongers, vous reteniez un rire microscopique, debout au pupitre couvert de feutre noir.
Pourquoi mentir ? On se déteste tous. On s’agace, on s’irrite, on s’énerve, on s’agrippe, on s’empoigne, on se pique, on se perce et on s’embroche ; vous m’engueulez, vous me coursez, vous m’agressez, vous me frappez, vous me mordez, vous me blessez ; je vous hais.
Que vous êtes aveugles quand, émus, vous croyez déceler dans mon œil l’éclat de l’affection, alors que ma haine va vous engloutir ! Comment pouvez-vous imaginer que je vous admire, quand je n’ai envie que de vous étrangler ? Crétins !
Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Pas de distinction entre vous. Je suis le fullmetal salaud de première classe ! Y a pas de préjugés racistes avec moi ; y a pas de youpins, y a pas de négros, y a pas de bougnoules ! Vous êtes qu’une bande de connards ! Tous les mots grossiers, toutes les injures, toutes les ordures verbales du dictionnaire ne me suffiraient pas pour vous faire agréer l’expression de mon plus profond mépris. Je vous hais, tous autant que vous êtes.
Je vous hais pour votre vanité, pour votre médiocrité, pour votre surdité, pour les œillères à votre cerveau, pour les ornières dans votre pensée, pour les insanités de votre bouche ; pour l’aberration monstrueuse qu’est une maison, pour l’horreur sans nom qu’est une ville, pour le nid de vipères qu’est une famille, pour l’abomination de votre amitié ; pour les fleurs en pots, pour les chats en laisse, pour les films en trois dimensions, pour les chiens muselés, pour les blogs d’ados, pour les caniches dégénérés, pour les distributeurs, pour les sardines périmées, pour le fromage blanc, pour le goudron sale, pour les livres abimés, pour les bouddhas en miettes, pour les momies ouvertes, pour les ballons percés, pour la Lune offerte aux promoteurs. Je vous hais d’autant plus qu’au milieu de cet effroyable jardin, on peut parfois trouver l’éclat solitaire d’un sourire ou d’un regard amoureux.




5 – SILENCIO

Pas d’accroche, cette fois. Plus de liminaire. Rien pour attirer votre attention, que dalle pour captiver votre regard. Rien qu’une plage de vide, rien que du rien. Rien qu’une page de silence.












































J’ai gros à dire sur mon silence. À dire, à exprimer. J’ai plein de pensées à transmettre, de réflexions dont j’aurais dû faire part il y a longtemps. J’ai des rires à envoyer, des sourires à susciter ; j’ai tout un stock de voix cassées et de murmures amoureux qui ne sont jamais sortis de la cave. J’ai des tonnes de « merci » à déclamer. J’ai des montagnes de « désolé » à gueuler.
Je m’attendais à ce que les mots coulent sans entrave à propos de mon mutisme. De toutes mes confessions, je croyais que celle-ci serait la plus simple. Pardonne-moi mon fils, car j’ai péché, me serais-je dit. J’ai fait de toi un roc, aussi solide que silencieux. Voilà ce que j’imaginais avouer à moi-même en prenant la parole. Des clous. Chaque mot me pèse, me reste en travers de la gorge. La plume ne glisse pas sur le papier, elle le déchiquète. L’ensemble est nul. L’accouchement du cinquième aurait pourtant dû être plus simple. Des baffes, ouais.
Tiens, des baffes. C’est un bon début, ça. Pour m’expliquer. Pour me comprendre. Pas les baffes de mes parents. Jamais mes parents ne m’ont puni sans raison. Non, les baffes, les gifles, les pains, les torgnoles, les marrons, les beignes, les griffures de ces parasites tortionnaires qu’on appelle des gosses. J’ai creusé mon trou à l’école – je veux dire, j’y ai entamé ma tombe. J’ai creusé ma joie et mon entrain sur ces chaises miniatures. J’ai creusé mes côtes et ma gorge dans cette cour de récréation. « Récréation », sans rire. Récréation mes fesses : on y détruit vingt gamins pour chaque chiard construit - à grands renforts de foot et de courses.
J’ai creusé mon énergie et ma bonne humeur sur le chemin de l’école. J’ai creusé le fossé entre eux et moi. Chaque gifle, chaque injure, chaque moquerie, chaque bassesse était un coup de pelle enthousiaste. De tous ces pieds, poings, mots meurtriers, rires acérés et chants de guerre – croisade de tous contre l’inoffensif – je n’ai retenu que la certitude d’avoir pleuré chaque jour.
Fous-moi la paix, lecteur. C’est dur pour moi d’écrire tout ça ; c’est difficile à saisir et à admettre. Alors ne viens pas en plus m’accuser de me poser en victime. De reporter la faute sur les autres. Je m’en fous, de ces gamins. Je voudrais ne pas même me souvenir de leurs visages. Je ne leur ai rien reproché. Relis-moi. J’ai dit « je » partout.
Je n’étais pas une victime, j’étais un petit con. J’ai accepté le rôle de bouc émissaire, je me suis complu dans mon malheur. J’étais nul. J’en ai voulu à ces imbéciles pendant des lustres – sept puis sept longues années – et ça ne m’a rien apporté du tout.






Encore un peu de silence. Ça me fait du bien.






Mes parents ont merdé plus tard. Au collège. J’aimerais écrire que le collège a été comme passer de l’enfer au purgatoire : mêmes tortures, mais plus courtes. Ce serait mentir. Même si ce n’était pas le nirvana, c’était mille fois mieux qu’auparavant. J’ai respiré au collège après avoir failli expirer à l’école. J’y ai eu des potes. J’y ai rencontré celui que je sais être mon meilleur ami – même si je ne le lui dirai sans doute jamais en face.
Pourtant, avec le recul, ce fut passer de la peste au choléra. J’ai continué de prendre des mandales à cause de petits crétins – différents des premiers, semblables au fond. Et c’est là que mes parents ont foiré. Au lieu de m’aider, de me soutenir, ils m’ont rabroué. Combien de fois suis-je allé vers eux pour avoir à la maison le réconfort qui manquait à mon décor, sans me douter que j’allais encaisser une deuxième vague ? Je ne sais plus ; mais je me souviens de tous les « C’est ta faute », des « Tu as dû les provoquer », de « Tu t’es barré en laissant tes affaires ?!! » J’étais toujours responsable, quand ce n’était pas coupable.
Et j’ai les fruits de cette savante alchimie involontaire. Je suis le résultat de cette opération ratée.
J’ai encaissé, j’ai grimacé, j’ai gémis, j’ai chouiné, j’ai pleuré, j’ai morvé, j’ai reniflé, j’ai rapporté, j’ai mangé encore, j’ai accusé, j’ai grogné, j’ai montré les crocs, j’ai mordu, on m’a cassé les dents, j’ai regretté, j’ai souffert, j’ai supplié, j’ai promis, j’ai essayé, j’ai repris des coups, j’ai crié, j’ai haï, j’ai survécu.




Maintenant je me tais.




6 – EN ATTENDANT LES VERS

« Oh, you cannot reach me now… Oh, no matter how you try… »
J’en ai assez, je me sauve. Goodbye cruel world, it’s over ; walk on by. J’ai parlé de tout, je n’ai plus grand chose à dire ; la fin du monde est proche. Là, tranquillement assis dans un bunker, adossé au mur, je n’ai plus rien à attendre que les vers. Ils sont en retard d’ailleurs, même si vous pensez qu’ils arrivent en avance.

Ça va, hein. Ne me regardez pas comme ça. Je fais ce que je veux. Dans la mesure de ce qu’on m’a laissé. C’est vrai, je n’ai quasiment rien pu sauver – et je n’aurai bientôt plus rien sauvé du tout. Mais ce n’est pas parce que je me casse que je ne vous laisse rien : il vous restera mon souvenir, quelques photos et deux ou trois mots égarés entre les pages ; il vous restera mes phrases, rares et coupantes, mes sourires, rares et tranchants, mes larmes, rares et glacées ; je vous fais confiance pour déterrer de votre mémoire mes brefs éclats de rire et mes longs silences ; vous trouverez même un peu d’altruisme sous la pile de dettes de « je » ; n’oubliez pas ma plume et mes feuillets dans les cendres ; et, sous le drap blanc de l’oubli, de longs vers frémissants. Parce que, parfaitement à l’écart, juste contre mon mur, je n’attends plus qu’eux.

Apocalypse, please… Faites péter l’Armageddon, sans la pompe qu’on nous a promise – pas de tonnerres d’applaudissements, de trompettes en délire ni de pyrotechnie. Juste un claquement sec, quelques gouttes rouges comme un vin hors d’âge, puis la grande extinction. De toute façon, il n’y a rien de spectaculaire à ça : la fin du monde, ce n’est pas la mort de l’humanité entière, quand même.
Tout ce qu’il y a à faire, c’est suivre les vers. Voilà tout. Ainsi je pourrai oublier tout ça et laisser tomber. Ne plus écouter, ne plus voir, ne plus sentir, et laisser disparaître les souvenirs et les regrets, les questions et surtout leurs réponses – laisser s’effacer tout le reste. La fin du monde, c’est quand on s’en va.
Alors je me tire, merci bien. Tout ce que j’ai à faire, métal en main, c’est suivre les vers.

Votre conscience s’autodétruira dans 6… 5… 4… 3… 2… 1… Clic.
Ainsi parlait Aragathis.

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Re: Au jour le jour (Chroniques)

Message par Battologio » 30 août 2012, 16:12

Fichtre.
"Le savoir, n'est-ce pas, est un bien précieux. Trop précieux pour ne pas être partagé !" (Battologio d'Epanalepse, VII, 14, 5)

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